La fabrication des idoles néocoloniales. Une stratégie française de reconquête par la culture.

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Résumé par de jeunes amis auditeurs, telle qu’ils l’ont perçue, de la conférence que j’ai donnée le samedi 06 février 2016 dans la libraire Fateh Kitab . Je leur exprime ma reconnaissance et les remercie vivement de m’avoir écouté et de me conforter par l’intérêt qu’ils expriment par ce compte-rendu que je diffuse tel-que.

Texte du compte-rendu

Il est patent, pour l’observateur de la scène médiatique et culturelle, qu’une stratégie de reconquête par la culture est en train d’être déployée par les puissances coloniales. Prenons le cas de l’Algérie et de la France, et voyons en quoi se trahit cette stratégie à travers ses étapes les plus marquantes :

En 2008 se tient le Salon du Livre de Paris, sous le thème de la célébration de « la naissance de l’état d’Israël ». La nuance est de taille : il ne s’agit pas de mettre la culture israélienne à l’honneur, mais un état, et quel état ! Un état colonialiste et génocidaire. Alors que certains intellectuels algériens s’insurgent contre cette manipulation, et appellent au boycott du salon, Bachir Mefti (« L’archipel des mouches ») et Maïssa Bey protestent qu’il faut dissocier culture et politique, et que l’artiste est un citoyen du monde. Réponse : d’abord, c’est la France qui associe culture (salon du livre) et politique (un état comme invité d’honneur, et dont on célèbre la naissance, de surcroit). Ensuite, citoyen du monde signifie être concerné par toutes les causes du monde, et non être au-dessus d’elles. « Citoyen du monde » devient ainsi l’alibi à l’indifférence face à la politique de l’état d’Israël.

L’artiste, citoyen du monde, s’engage sur les quatre grandes causes du monde : 1) la lutte contre l’esclavagisme ; 2) la lutte contre le colonialisme ; 2) la garantie des droits fondamentaux ; 4) les libertés.

Or, le statut d’artiste et de citoyen du monde devient le paravent derrière lequel on plaide l’indifférence à la politique d’un état colonialiste, qui a réduit le peuple palestinien en esclavage, en lui déniant sa liberté et ses droits les plus fondamentaux.

La polémique fait écho au Maroc, qui annonce alors le boycott du salon, suivi de la Tunisie, pour s’étendre vers le monde arabe.

Paraît ensuite « Le Village de l’Allemand », de Boualem Sansal : un allemand devient maire d’un village algérien, ledit maire est un nazi, qui se verra chargé par un chef d’état-major algérien de la formation des officiers de l’ALN. Formés par un nazi, l’état algérien ne peut être que nazi. Il s’agira donc pour l’Algérie de porter à son tour le poids du péché nazi, qui ne se peut laver qu’en devenant l’ami de l’état d’Israël, et en enseignant l’histoire de la Shoah dans les écoles.

Le village de l’allemand a bel et bien existé, à Sétif : construit au 19ème siècle, c’est un village céréalien, dont les moulins ont été financés par une banque suisse. Son chef de projet, René Dunant, est le créateur de la Croix Rouge : confondre celle-ci avec la croix gammée est donc le comble du ridicule.

De plus, le village n’est pas une mairie.

Voir : Les faussaires et le débat (chronique de Bouhamidi).

Sansal cherche à véhiculer le mythe de l’antisémitisme spontané des algériens.

Or, ce sont les algériens qui ont non seulement refusé la confiscation des biens des juifs sous Vichy, mais ont aussi défendu leurs biens laissés vacants, en empêchant leur confiscation.

Puis sort un film de Jean-Pierre Liédo, qui tente de récupérer Henri Alleg, via un film qui défend la thèse de l’Algérie fraternelle durant l’époque coloniale : puisqu’Henri Alleg a été le frère des Algériens, c’est qu’il existait une Algérie fraternelle durant l’époque coloniale. Ergo : l’indépendance s’est faite aux dépens de cette société fraternelle. Or, si l’Algérie était fraternelle du temps de l’occupation française, pourquoi Henri Alleg, et maint autres français, ont-ils alors soutenu la Révolution ? (Alleg a d’ailleurs désavoué Liédo et sa manipulation.)

Il s’agit in fine de remettre en cause la justesse de la cause révolutionnaire, et de faire le procès de l’Indépendance : méritions-nous l’indépendance, au regard de ses résultats ? Or, de même que Ben Belouaïd – à titre d’exemple – n’est pas responsable des actes de ceux qu’il a laissés derrière lui, la justesse de la révolution algérienne ne saurait être remise en cause au regard de la corruption des régimes actuels.

Il apparaît alors que nous sommes en face d’œuvres à thèses politiques :

Thèse de Sansal : la Révolution s’est faite sous une idéologie nazie.

Thèse de Liédo : La Révolution a détruit une société fraternelle.

Il s’agit en définitive de faire le procès de la Révolution.

Aussi, la Caravane de Camus s’inscrit dans cette même optique : Sarkozy va poser Camus comme passerelle de dialogue avec l’Algérie indépendante, à travers une caravane qui va partir du Centre Culturel Algérien de Paris pour sillonner les principales villes d’Algérie, afin de nous expliquer Camus, avant de finir à Oran où il est prévu de lui ériger une stèle. La caravane est financée par Rebrab et Merakchi.

Pourquoi nous expliquer Camus ? Sommes-nous incapables de le faire nous-mêmes ? C’est que cette caravane est concomitante au projet de loi sur la colonisation positive : en récupérant Camus, Sarkozy cherche à établir que la colonisation fut bel et bien positive, puisqu’elle a donné un prix Nobel. Autrement dit, l’horreur du colonialisme se trouve réduite, masquée, derrière la figure du grand écrivain.

La disqualification de la Révolution algérienne apparaît de plus en plus comme une stratégie pensée et non plus l’écho redondant de faits isolés. C’est une stratégie de reconquête par la culture : la figure de Camus remplace celle de Bugeaud.

Cette stratégie s’illustre par la conjugaison de trois faits :

  • Loi sur la colonisation positive ;
  • L’Union pour la Méditerranée ;
  • L’érection de la stèle dédiée à Camus, et donc sa transformation en symbole d’état.

Ce dernier point montre que la reconquête s’opère sur deux fronts : présenter un nouveau visage positif du colonialisme, celui de Camus, et proposer une identité algérienne incarnée par Camus.

Puis Yasmina Khadra met à son tour la main à la pâte : « Ce que le jour doit à la nuit » nous présente une nouvelle version de l’Algérie fraternelle durant l’époque coloniale, avec une histoire d’amour entre un algérien et une française.

Puis les films : « Les hors la loi », et « L’Oranais », qui peignent les révolutionnaires du FLN sous l’image de truands et de voyous.

Résultat de ce matraquage : insinuer de manière plus ou moins claire que l’indépendance était une erreur.

L’origine de cette thèse remonte au discours de Charles de Gaulle, le 4 Novembre 1960, où il déclare : « Il ne peut y avoir de progrès de l’Algérie sans la France. »

Ainsi, ce matraquage sous couvert d’art se réclame du droit à la création pour revendiquer le non-droit à la critique. Or, ceux qui protestent de la séparation de l’art et du politique sans ceux qui justement usent de l’art pour présenter une thèse politique. Procédé en vogue depuis la chute du mur de Berlin : on ne discute plus avec l’auteur du processus de création, mais on lui demande de s’exprimer sur tel ou tel fait politique, telle actualité, etc.

Mais l’art engagé n’est pas la défense d’une thèse, mais la production d’une réalité esthétique qui, en suscitant l’émotion, va amener la réflexion et le questionnement sur le sujet peint. Ainsi quand Zola, dans l’Assommoir, ou Nana, décrit la misère de ses personnages, il pose la question : comment les Lumières ont créé une telle misère ? Une telle négation de l’humanité des hommes ? Et il pose de même la question de la légitimité du recours à la violence par ceux qui ont été ainsi rejetés de l’humanité, pour recouvrer leur dignité d’être humain. L’art engagé pose donc la question des légitimités humaines.

Enfin, dernière recrue en date : Kamel Daoud, qui s’acharne à disqualifier le soutien au peuple palestinien en le réduisant à un tribalisme arabe, et non une solidarité humaine envers un peuple opprimé et privé de ses droits les plus fondamentaux. Alors même que le tribalisme est plutôt du côté de ceux qui soutiennent Israël, tribalisme, ethnicisme et fondamentalisme religieux des Saoud, des Qataris et de leurs jumeaux évangélistes et intégristes de la Bible. Bien au contraire les soutiens au peuple palestiniens se recrutent dans le camp des partisans d’une synthèse humaine, communistes, nationaliste arabes, laïcs arabes nassériens ou baathistes ou encore le Hezbollah dont les militants montent la garde près des églises pour protéger les cérémonies et f^tes religieuses des chrétiens libanais.

Ainsi, la reconquête militaire et économique du monde par les puissances coloniales, est tirée par la locomotive de la reconquête culturelle, qui va définir le nouveau visage sous lequel va se présenter le conquérant. Cette reconquête culturelle, à l’image des conquêtes militaires, se fait via le recrutement de troupes internes, que l’on promeut grâce à l’arme redoutable de la réussite : médiatisation, distinctions, honneurs, prix, concourent à ériger le collaborateur local comme modèle de réussite*.

Synthèse et rédaction de Djawad Rostom Touati.

Annexes :

« Le complexe du colonisé, c’est porter le discours colonial dans sa tête. Il se traduit par l’obsession de s’extraire de l’indigénat, de se distinguer de son peuple. »

« La réalité esthétique est ce qui te parle à travers l’émotion. »

« L’arme la plus redoutable du colon, c’est le cerveau du colonisé. »

« Les idées dominantes d’une époque sont les idées de la classe dominante" Marx.

http://bouhamidiover-blogcom.over-blog.com/2016/02/le-nouveau-costume-constitutionnel.htm

* Suscitant ainsi le désir mimétique – dont parlait René Girard – chez les jeunes, d’où l’adhésion aux thèses présentées par le modèle. (Note du rédacteur.)

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