L’histoire par le bas

Par Mohamed Bouhamidi

In le Soir d'Algérie, le 22 08 2006.

Il y a quelques injustices à parler du congrès de la Soummam à la manière d’aujourd’hui. En refusant de le mettre dans le détail de son contexte humain, politique et militaire de l’époque on occulte à la fois son sens et les mérites de ceux qui l’ont préparé.

Il faut le redire, les hommes qui ont déclenché la guerre de Libération ne disposaient d’aucune démarche stratégique et tactique. Le plus important pour eux était de passer à l’action pour éviter l’enlisement dans les problèmes qui secouaient le PPA/MTLD. Ils l’ont dit clairement. Et ceux qui connaissent les péripéties de la préparation savent très bien que Ben Boulaïd a dû ruser pour ne pas présenter l’action comme indépendante de la volonté de Messali. Injustice vis-à-vis de Abane qui essayera de mettre de l’ordre dans cette insurrection en la dotant d’une vision, d’une doctrine, d’un programme et d’une méthode. Quelles concessions a-t-il faites aux uns et aux autres pour aboutir à ce document programme qu’est la plate-forme de la Soummam ? Pourquoi ce congrès a-t-il décrété l’unicité de la pensée et de l’organisation, était-il d’accord sincèrement avec la contrainte de dissolution de tous les partis et organisations qui existaient à l’époque fondant ainsi une légitimation historique au parti unique ? Cette injustice faite à Ben M’hidi et Abane occulte aussi leur mérite d’avoir doté l’insurrection d’un document qui pouvait la faire passer de sa réalité d’insurrection à un statut de révolution qu’elle n’atteindra jamais et devenant grâce au peuple une guerre de Libération, exceptionnelle certes mais une guerre de Libération seulement. Taire les divergences et les contradictions en cours dans le processus de la guerre entre les différents acteurs et organisateurs qui expliquent les liquidations, les assassinats, les comportements tribaux et claniques, la méfiance de base envers les intellectuels et tous ceux qui avaient une instruction ou une formation politique acquise dans d’autres partis que le PPA/MTLD ; taire cela revient à diminuer et dévaloriser les efforts de ces femmes et de ces hommes qui ont porté, dans les maquis et dans les villes, la guerre à son aboutissement. Encenser le congrès de la Soummam sans restituer son sens historique et donc sans regard critique comme l’est tout regard d’historien objectif ou d’homme politique impartial revient à nous bloquer dans le passé et des références devenues dogmes et réduire cette guerre aux mérites immenses des combattants en oubliant le rôle essentiel et décisif du peuple qui a empêché toutes les erreurs de l’organisation de se transformer en désastre et empêché que la répression coloniale ne se transforme en succès. C’est cette histoire par le bas qu’on nous empêche de connaître. Vous savez pourquoi.

M. B.

Source : http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2006/08/22/article.php?sid=42250&cid=3

Chronique liée du 21 08 2006

Loin de la Soummam

Il est difficile de comprendre comment et pourquoi la grande majorité des Algériens continuent à voir dans la plate-forme de la Soummam un texte fondateur de la Révolution algérienne.

Elle ne fut rédigée qu’après le déclenchement de la guerre de Libération. De ce seul fait, elle ne pouvait fonder cette guerre mais lui conférer une assise et une légitimation doctrinale a posteriori. Le seul texte dont nous pouvons dire qu’il a accompagné et justifié le 1er Novembre reste la déclaration du 1er Novembre. Et tous les acteurs et historiens s’aveuglent sur ce fait patent que la Révolution algérienne, exceptionnelle par tous ses aspects, demeure le cas unique dans l’histoire du XXe siècle et probablement de toute l’histoire des mouvements révolutionnaires à n’avoir pas été précédée par une préparation philosophique et doctrinale qui lui aurait donné des fondements, des buts clairs, une méthode et des stratégies d’alliances clairement définies. Cet aveuglement sur le sens du Congrès de la Soummam n’a pas permis de percevoir pleinement tout son rôle de légitimation mais aussi de répartition des rôles et des pouvoirs entre les différentes structures issues de la dynamique du 1er Novembre à partir d’un rapport des forces momentané entre elles. La suite vous la connaissez. Si la plate-forme de la Soummam est restée lettre morte c’est pour cette raison qu’elle forçait ce rapport des forces en faveur de dirigeants (et des courants dont ils étaient issus) capables de donner une stratégie et une tactique qui ont pu réaliser autour du projet de libération tous les courants politiques et d’éminents représentants des pieds-noirs et des juifs d’Algérie. Leur défaite traduite par l’assassinat de Abane n’enrayera pas la dynamique. Mais focaliser l’étude de cette histoire sur les acteurs politiques et ses moments-clés reflète notre fascination pour la question des pouvoirs et rejette dans l’ombre le fait que la société algérienne a soutenu jusqu’au bout cette guerre non sur la base de l’idéologie mais de ses réalités tribales et claniques et de ses réalités modernes ouvrières et citadines. Le 1er Novembre a offert une issue militaire unitaire aux luttes incessantes de la société contre le colonialisme ; il ne lui a pas offert une issue idéologique. Lisez ou relisez Les sept remparts de la citadelle publié aux éditions ANEP (j’ai oublié le nom de l’auteur) et écrit par un des premiers acteurs de cette lutte armée et le deuxième livre de Mohamed Djeraba Monologue Dialogue et vous aurez une idée de l’idéologie réelle en œuvre dans la société et chez les combattants. C’est très loin de la Soummam.

B. M

source : http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2006/08/21/article.php?sid=42209&cid=3

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