Sansal et le péché d’indifférence

Par Mohamed Bouhamidi, La Tribune du 13 mars 2008

Qui distribue les cartes, je vous le demande, pour que tout s’enchaîne et s’embrouille ou s’enchaîne dans l’embrouille entre un livre entièrement dédié au péché d’indifférence à la Shoah écrit par Boualem Sansal et proclamé livre phare d’un Salon du livre de Paris qui invite Israël, non comme pays mais comme Etat, pour célébrer sa naissance en sa soixantième année et glisse ainsi de la traditionnelle invitation d’un pays à la célébration de la naissance d’un Etat ? La difficulté n’est pas mince, vous le saviez, car, si la dénomination de pays pour la totalité des territoires de la planète ne pose pas problème, on ne parle jamais du pays Israël, mais de l’Etat d’Israël, disjoignant ainsi dans la forme cet Etat sans frontières du territoire qui le porte ou le supporte : la Palestine.

Un Etat et le pays

Et sa création toute récente n’explique pas cette difficulté culturelle, puisque nous sommes en pleine manifestation du livre, à inventer une histoire suffisante à Israël pour résoudre cette équation que, si l’Etat s’appelle Israël le pays s’appelle Palestine. Le nom de la Chine, de l’Inde, du Sénégal, du Maroc ou de tout autre pays du monde, même né de la décolonisation la plus récente, renvoie à une occupation des sols, à des populations, à des arts et une culture ancestraux, à des proto nations quand elles ne sont pas des nations achevées. Les organisateurs de ce salon ont encore compliqué l’opération ou tout fait pour la compliquer en voulant à la fois inviter Israël (à la place de l’Egypte qui était initialement prévue) et célébrer son anniversaire. Outre que l’anniversaire est une affaire de famille qui aurait fait de tous les autres participants des invités à une fête intime franco-israélienne ou franco-française au point où en est Sarkosy des signaux désordonnés qu’il émet sur cet Etat et sur la Shoah, ils ont politisé ce salon, car –diable !– pourquoi l’anniversaire, pourquoi la fête pour le cadet de la famille, sinon sanctifier l’idéologie qui l’a fondé, le sionisme, et accepter comme normale l’occupation des terres, une colonisation directe, la dernière dans l’histoire de l’humanité ?

C’est probablement ce pas de trop, ce glissement de l’invitation d’un Etat à la célébration de sa naissance et donc des idées qui le fondent qui ont donné ce caractère politique, cette impossibilité de ne pas y voir une consécration idéologique, à cette édition du Salon qui a accueilli, par ailleurs, bien des Etats posant problème, du point de vue européen et particulièrement français si offensif sur les droits de l’Homme et les valeurs démocratiques au point d’en faire une nouvelle idéologie de l’ingérence néo-coloniale à qui l’humanitaire sert d’oripeau de substitution aux anciennes, mais aujourd’hui invendables, missions civilisatrices d’un colonialisme de la canonnière. Il ne restait plus que d’inscrire sur le fronton du lieu ce poème de Primo Levi qui culpabilise l’humanité entière pour les malheurs sans nombre et les drames sans nom vécus par les Juifs du fait du nazisme et que Boualem Sansal reprend, en son point de bascule et centre de gravité, dans son dernier roman, promu avant l’heure au destin de procès sans appel de l’indifférence à la Shoah. Car ce Salon ne nous concerne pas seulement pour ce que ses organisateurs ont voulu en faire mais aussi parce que nous sommes les coupables annoncés par le réquisitoire légitimant cette naissance d’Israël. Et ce roman, que la censure bête et méchante va soustraire à la lecture des Algériens décrétés sous tutelle morale et mentale et incapables de se faire une idée par eux-mêmes, est l’acte le plus abouti de la mauvaise foi de la concurrence victimaire, de la compétition entre les souffrances et elles sont nombreuses, du génocide des Amérindiens aux massacres coloniaux en passant par deux siècles de traite des Noirs.

Réquisitoire contre l’Algérie

Le hors texte de ce roman nous avait déjà intrigués. Tant d’entretiens avec la presse parisienne pour donner à ce livre, le Village de l’Allemand, un point de départ «réaliste», un ancrage dans une historicité, un reflet d’une réalité cachée au plus profond du pays Algérie. Ce village de l’Allemand que serait Aïn D’heb, un cul-de-sac dans la région de Sétif. Cet Allemand ne serait pas tout à fait inventé.

Le village existe, la dénomination existe. Il se trouve que ce village a bien été construit par Henri Dunant, un Suisse qui y a installé des moulins et ramené de son pays quelques colons pour travailler la terre donnée en concession à une banque suisse. Henri Dunant sera plus tard le fondateur de la Croix-Rouge. Pour la presse parisienne, rien d’étrange que par l’injustice d’une légèreté historique, le fondateur de la Croix-Rouge serve de point de départ à une histoire de nazis mais le ton était donné : tout n’est pas que fiction dans ce roman et en son déroulement, ce passage étrange dans lequel Sansal fait dire à un nazillon, fils d’un nazi pur et dur, comment la Croix-Rouge a aidé à exfiltrer des SS et des criminels de guerre après la défaite de l’hitlérisme. Toujours dans le hors-texte, une fois «établie» la «vraisemblance» historique, le roman devient la pièce à conviction du réquisitoire dressé contre l’Algérie pour indifférence à la Shoah, pour le crime de ne pas l’enseigner dans les écoles (il n’y a aucun lien avec l’idée de Sarkozy d’en faire une matière d’enseignement pour les élèves du cours moyen en France ?), pour son interdiction dans l’espace médiatique. La charge est violente et peu importe que N. Abba, poète et seul journaliste algérien à avoir assisté au procès de Nuremberg, ait consacré à la Shoah une série documentaire à l’ENTV.

Nous ne sommes pas dans la vérité historique, n’est-ce pas, puisqu’il s’agit d’un roman et que l’auteur a droit à une liberté absolue de création ? Oui, à charge pour lui de ne pas essayer de faire passer sa fiction pour un récit historique. Et dans le texte, maintenant, par cette obsession de donner à son écrit les apparences d’une réalité, il entre carrément dans l’imposture.

Reprenons : dans ce village de l’Allemand vivait un ancien nazi recruté par l’ALN pour former les maquisards (ils seront passés par de bonnes mains) et qui, après l’indépendance, s’installera dans ce village de Aïn D’heb, rebaptisé Aïn Deb, honoré et vénéré par les habitants jusqu’au jour de sa mort dans un massacre collectif perpétré par les GIA. Il avait deux fils qu’il a envoyés, enfants, en France chez un compagnon de la guerre de libération qui avait préféré l’air de l’ancienne puissance coloniale –tout un symbole !- Le premier est un cador, marié, mondialisé dans son boulot, possédant pavillon, et le second un jeune tout ordinaire d’une grande cité de banlieue maniant ce français coloré des émigrés.

Rien n’est plus urgent pour l’aîné que de revoir le lieu où il est né et où est mort ce père qu’il n’a jamais connu. Il trouve dans une malle des documents –papiers officiels, lettres, photos, décorations militaires, etc.– qui prouvent son passé d’officier nazi. Fort bien. Il pouvait en rester à ce niveau de fiction, non, il quitte ce terrain pour nous extraire de ces documents une décision signée par Houari Boumediene –rien que ça, Boumediene, en personne- le nommant instructeur militaire, et, comme si cela ne suffisait pas, son aîné trouve une photo le montrant aux côtés du colonel. Il devait être bien naïf le colonel de confier ses hommes à un ancien nazi ou alors bien consentant. Le coup est direct.

En même temps qu’il donne l’impression de la vérité historique au lecteur, il donne à la présence de ce nazi la consistance de la connivence idéologique. Au moins ! Bien sûr, le statut revendiqué ou octroyé d’écrivain et de créateur devait soustraire Sansal aux petites vicissitudes des historiens de prouver leurs assertions. Le stratagème est connu : le créateur en l’occurrence ne traite pas de l’histoire mais des thèses qui lui donnent sens. Il fait alors traiter de ces thèses mais quelle horreur, de discuter à un artiste sa liberté de penser et de créer. On tombe immédiatement dans la controverse idéologique, la lutte des partis pris, les anathèmes. Il nous fait admettre une fois pour toutes le «relativisme» historique, l’inessentiel de la vérité factuelle, le droit de renvoyer dos à dos les acteurs historiques.

Sauf pour la Shoah, bien sûr. Elle est le Crime, le Mal, l’Absolu de l’Horreur. Et une fois installée l’illusion de vérité, le livre va s’y employer. En fait, il va s’employer à deux thèses d’inégale importance. La première jette l’opprobre sur notre guerre de libération, coupable de sympathies nazies au plus haut niveau de sa direction avec cette intrusion de Boumediene avec, dans le livre, la construction en filigrane qu’elle fera de nous les victimes de nos propres choix dans cette guerre quand le cadet va découvrir la parenté, mieux, l’identité entre l’islamisme qui nous a frappés de terreur et le nazisme qui nous a, sinon inspirés, du moins hanté.

Un livre, une prise de position

Ce nazi inventé efface d’un trait de fiction les Juifs de l’intérieur innombrables qui ont participé à notre guerre de libération et les Juifs encore plus innombrables qui, de l’extérieur, l’ont soutenue, aidée, financée et parfois au plus haut point de la générosité, comme l’a fait Henri Curiel.

La deuxième thèse, et elle est la plus importante, se construit dans la recherche de la vérité sur son père par l’aîné. Enfin, c’est ce que dit l’aîné dans son journal intime, mais, à la lecture on suit plutôt un homme à la recherche d’une culpabilité à la mesure du désastre nazi.

De page en page, l’aîné s’enfonce dans la mesure de la tuerie. Elle devient l’absolu comme devient absolue sa propre culpabilité d’être le fils de son père qui se transforme petit à petit en culpabilité tout court dans la relation avec le père, une culpabilité qui est la sienne de ne pas avoir mesuré l’ampleur du fait puis la culpabilité de toute l’humanité, non seulement de ne pas avoir vu les choses venir, de n’avoir pas arrêté le bras des nazis, non seulement d’avoir pu avoir maison, enfants et bonheur mais de ne pas vivre dans l’expiation permanente. L’aîné se suicide, laissant à son cadet son journal intime, les documents récupérés et quelque chose d’infiniment précieux aux yeux de l’auteur, la transmission d’une vérité sur ce qui transcende toute douleur, tout malheur, toute souffrance : la Shoah.

Le suicide est l’expiation non pour les crimes du père mais pour son propre crime d’ignorance, pour sa propre force exercée à se faire une vie, un métier, une femme, une maison, un bonheur ordinaire de réussite professionnelle et sociale auquel ne parvient pas son cadet trop pris dans sa condition d’origine, trop englué dans ses démêlés avec le béton des cités, l’arc-en-ciel des langues et des couleurs. Mais s’il est incontestablement un écrivain qui sait écrire et construire un roman, Sansal ne transmet aucune émotion : les sentiments de l’aîné sont trop construits, son texte est trop hanté par la thèse qu’il nous met constamment sous le nez avec une insistance trop lourde.

Dans ce livre, il déploie une technique vide et seuls échappent à cet intellectualisme de la faute quelques passages sur la vie en banlieue; là, sa prise de position s’efface car inutile. Le suicide de l’aîné sonne ou résonne comme un devoir de pénitence pour nous : l’idéal serait que nous vivions en nous lamentant et en nous frappant la poitrine d’avoir osé survivre à la faute de la Shoah. Le réalisme moins lourd à supporter est que nous l’enseignions à nos enfants avant même leur langue et vivions dans le repentir permanent. La boucle est bouclée.

Ce roman nous livre, sans jeu de mots, les soubassements idéologiques et politiques de célébration de la naissance d’Israël, un Etat pas un pays : l’obligation de culpabilité pour des crimes que nous n’avons pas commis et qui sont considérés en tant que Crime avec un C majuscule. Et nous sommes nous Algériens au premier rang de ses négateurs non par le hasard de l’oubli, de l’insouciance ou du souvenir de nos propres morts, de notre propre condition de colonisés au moment des faits, mais par adhésion passive ou inconsciente au nazisme, coupables parmi les coupables.

En boycottant ce salon, les maisons d’édition et des hommes de lettres ont refusé ces équations éculées. A partir d’aujourd’hui, elles ouvrent un Salon à Alger, dans les espaces de la Bibliothèque nationale. Elles l’ont placé sous le signe d’un vieux, d’un très vieux pays, la Palestine, et l’ont soustrait à la concurrence victimaire. Les enfants palestiniens brûlés par les bombes ne sont pas moins humains que les enfants juifs déportés, et Ghaza n’est pas une moindre horreur que le ghetto de Varsovie, Deïr Yassine ou Kfar Kassem ne sont pas une moindre horreur qu’un camp d’extermination. Il fallait le dire.

M. B

Retour à l'accueil