M. B. Bouchenak : Créolisation des enfants algériens ?

In Le Soir d'Algérie le 09.07.2016

Par Malika Boudalia Bouchenak
Une commission du Sénat français a convoqué dernièrement notre ambassadeur à Paris pour une audition sur «Le rôle de l’Algérie dans l’organisation du culte musulman en France». Les sénateurs reprochaient à notre ambassadeur de vouloir contrôler l’islam en France. Notre ambassadeur devait justifier, dans les détails, la nature de sa relation avec la Mosquée de Paris.
En parallèle, alors que l’Algérie se dessaisit progressivement de son passé, notre ministère des Affaires étrangères n’a jamais convoqué les représentants d’instances internationales à des auditions sur leur rôle dans la déconstruction de l’Islam en Algérie.
Une enquête à l’intérieur des zaouïas et mosquées de quatorze wilayas du pays a été effectuée sur ordre de l’Unicef, sans qu’on s’en inquiète.
Un modèle de livre pour enfants fondé sur le réflexe conditionné est introduit dans les mosquées et zaouïas, sans qu’on s’en inquiète. Ce modèle est conçu et produit par un groupe d’éditions étranger. Le choix du groupe en question n’est pas fortuit. Ce groupe produit des livres et du matériel d’armement. L’option du réflexe conditionné comme technique de manipulation mentale est de circonstance.
Plus de 200 propositions sont énoncées lors de la conférence d’évaluation de la réforme de l’éducation de juillet 2015. Ce grand rassemblement, avec son déluge de propositions, visait à diluer, noyer la seule véritable décision, celle de Thomas Davin(*) : le Socle commun.
Le Socle commun est ainsi imposé dans tout le pays avec une vitesse et une efficacité surprenantes, alors que personne parmi les Algériens ne l’a revendiqué !
Pis encore, un porte-parole du ministère de l’Education a déclaré adopter le Socle commun «sous la pression de l’ONU».

Qu’est-ce que ce Socle commun ?
- Le Socle commun est un programme culturel élaboré au XXIe siècle pour le préscolaire. Des Etats s’engagent à assurer le devoir de transmission culturel à travers différentes institutions, dont l’école.

Ce Socle commun a-t-il la même signification partout dans le monde ?
Le Socle commun conçu par l’Union européenne et l’OCDE comporte :
- 1 000 titres d’œuvres universelles au préscolaire (jusqu’à l’âge de huit ans) et une liste imposante de poèmes à mémoriser. Ces titres ont pour auteurs : Andersen, La Fontaine, Perrault, Grimm, Homère, Eluard, Omar Khayyâm, Boris Vian, Kazumi Yumoto, etc.
Le Socle commun conçu pour l’Algérie comporte :
- Des manuels fondés sur le réflexe conditionné : Mes premiers apprentissages, Mes premiers pas à l’école préscolaire, Empreintes, Je m’exerce dans la langue arabe, Ma langue fonctionnelle. Ces manuels ont pour auteurs des inspecteurs du préscolaire, des inspecteurs du primaire, des inspecteurs de formation…

Comment se justifie cette différence de traitement ?
Le Socle commun destiné à l’Union européenne concerne tous les enfants d’Europe. Il engage les Etats de l’Union à transmettre un capital culturel à tous les enfants avant l’âge de huit ans.
Le Socle commun destiné à l’Algérie est un programme commun à deux secteurs : celui du ministère de l’Education nationale et celui du ministère des Affaires religieuses. Le programme de l’Education nationale est tout bonnement introduit dans les mosquées et zaouïas.
Sous le couvert de modernisation, l’éducation traditionnelle ancestrale, fondée sur la transmission, est fragilisée par la nouvelle éducation fondée sur le réflexe conditionné.

Qu’est-ce que cela implique ?
Balayer treize siècles d’accumulation culturelle en instaurant le réflexe conditionné en remplacement des procédures mentales individuelles que développait l’enfant lors de la mémorisation du Coran. Une procédure mentale unique est ainsi imposée à tous les enfants.
Le décor est planté :
- cohabitation du Coran avec les manuels d’une multinationale ;
- progression collective pour la mémorisation du Coran en remplacement d’une progression individuelle ;
- introduction du tableau comme support du stimulus ;
- fragmentation de versets coraniques en structures linguistiques ;
- introduction de l’alphabétisation ;
- une langue simple en remplacement de la langue complexe. L’enfant familiarisé avec le texte coranique fortement littéraire faisait progressivement son entrée dans la complexit ;
- introduction de l’évaluation, notes et autres ;
- non-respect des rythmes biologiques de l’enfant. L’enfant passait à la mosquée, le temps de mémoriser deux lignes, il y est aujourd’hui enfermé plusieurs heures ;
- introduction d’un mobilier ;
- la chaise en remplacement du tapis ;
- position assise prolongée et immobilité de l’enfant ;
- introduction d’un matériel scolaire, cahiers, livres de coloriage et autres ;
- introduction du cartable.
Et pour faire encore plus moderne, le cheikh, présent dans notre culture depuis plus d’un millénaire, est éliminé au profit d’une nouvelle catégorie professionnelle : la mourchida.
La mourchida n’agit pas seule, elle est assistée de femmes de service, de surveillantes et autres issues de l’échec scolaire. L’enfant, sous microscope, échappe difficilement à leur regard, au regard castrateur.
Par l’instauration de l’image féminine, en remplacement de l’image masculine que transmettait le cheikh, le but visé est bien de faire table rase des hommes de la génération des années 1950 et 1960 qui ont porté le projet d’indépendance. Une manière de leur faire payer leur audace d’hommes libres. Pour accomplir sa mission, la mourchida est formée par l’inspecteur, lui-même formé dans des stages du BELC (*).
Le directeur du BELC, Robert Damoiseau, spécialiste de la genèse des langues créoles, est l’auteur de la méthode nationale Malik et Zina, initialement destinée au Vietnam, pays où la greffe n’a pas pris.
La méthode adoptée, fondée sur le réflexe conditionné, est imposée et généralisée sur tout le territoire à travers le réseau des inspecteurs. Schéma appliqué à ce jour de manière stricte aux tout-petits sous divers noms et emballages. Le réseau d’inspecteurs a donc servi de vecteur de diffusion d’une politique étrangère.
Nous sommes confrontés à une expérimentation in vivo à double objectif. Après avoir expérimenté le déracinement culturel de l’enfant dès l’âge de six ans et mesuré les résultats : violences, mauvaise perception du réel, désir de fuite du pays… A présent, il faut expérimenter le déracinement à l’âge de trois ans.
Le phénomène de créolisation surgit et se développe dans des contextes particuliers :
- Il est créé, produit par des populations d’enfants mis en contact d’une langue simple, enfants déracinés et appauvris culturellement.
Cependant, une proportion d’enfants algériens nourris de la culture ancestrale dans les mosquées et zaouïas retardent le projet de créolisation, estimé à 50 ans. D’où le besoin stratégique et l’urgence de moderniser l’éducation traditionnelle. Qu’adviendra-t-il de cet enfant privé de culture ancestrale dès trois ans ?
Devrons-nous attendre quatorze ans pour connaître les résultats de cette expérimentation avec les enfants de trois ans, alors que nous les connaissons déjà pour les enfants de six ans ?
Ne vaudrait-il pas mieux laisser les enfants s’épanouir auprès de leurs familles, plutôt que de leur faire subir les manipulations d’officines étrangères ?
M. B. B.

* Bureau d'enseignement de la langue et de la civilisation françaises à l'étranger.
* Représentant de l’Unicef en Algérie. Se référer à ses multiples plaidoyers pour un enseigneme
nt précoce.

Source : http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2016/07/09/article.php?sid=198809&cid=41

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