Compte-rendu de la rencontre sur les idées néo-colonialistes présentes dans certaines œuvres de la littérature algérienne contemporaine:

Compte-rendu de la rencontre d’El Marto au centre culturel d’El Madania

Compte-rendu de la rencontre sur les idées néo-colonialistes présentes dans certaines œuvres de la littérature algérienne contemporaine:

L’équipe d’El Marto a animé dimanche soir, à Alger, au centre culturel Debbih Cherif d’El Madania (Salembier) une rencontre autour du thème : « Les idées néo-colonialistes dans la littérature algérienne contemporaine. »

A partir de quatre exemples, nous avons tenté de présenter un panel des différents clichés et mythes néocoloniaux véhiculés par cette littérature.

Nous avons commencé par celui que nous considérons comme le fer de lance en la matière, Boualem Sansal, dans « le Serment des barbares » :

« S’ils continuent à parler, dénigrant le présent, noircissant l’avenir, les rappeurs finiront par croire que la guerre d’Algérie a été une affaire fastoche rondement menée par les anciens dans le calme et la bonhomie et ce qu’il faut de sang pour causer du tort aux générations déferlantes. Or, l’indépendance était censée apporter quoi, seraient-il en droit de hurler. C’est quoi un héros de la révolution encensé par la télé qui vit de boniment et d’affaires louches. »

« On leur parle de dérives des continents, ils racontent qu’au maquis ils savaient d’un coup d’œil reconnaître un faucon d’une belette. Comprendront-ils que c’est dans le dos des soldats que se perdent les guerres menées au front ? » La jolie formule toute faite qui fait diversion à la caricature infamante.

« Si Larbi se considérait de la vieille école, alias l’école coloniale ; Jules Ferry 1832 – 1893. C’est loin, c’était une époque. Elle sentait le village et sa petite atmosphère ; son quant à soi tatillon, ses salutations déférentes, ses secrets crevés, ses buissons vagabonds toujours propices et bien fournis, l’odeur émouvante de la naphtaline qui racontait la ténacité du combat héroïque contre les mites, le bon poêle de fonte qui ronchonnait sous les crachats des petits péquenots et les cachous mielleux de l’instit communiste qui en marge de la république débauchait à qui mieux mieux dans tous les milieux. On récitait de fort jolies choses, agréablement rythmées, en rapport étroit avec la nature et ses attractions, des ribambelles de chiffres et de dates lointaines qui avaient l’air de signifier quelque chose d’important. On se sentait fortiche avec sa mémoire de zoulou, ses bons points et ses traits bien droits. C’était rien mais ça faisait rêver nos parents à notre place du certificat de fin d’étude et d’un emploi assis à la commune mixte. »

Comme ça donne envie ! Puis le rêve fut gâché par le vilain FLN et la maudite révolution :

« Puis, soudain, alors que le démodé marchait bien et que les frileux arboraient de beaux burnous, il y eut le temps où l’on chuchotait beaucoup à propos de moudjahidines qui seraient sortis de la Légende. […] Ils couchaient les poteaux télégraphiques, rompaient les ponts, renversaient les tortillards en leur balançant des versets depuis la falaise. A ceux qui avaient de l’instruction, qu’ils enlevaient dans les ténèbres de telth el khali, ils réservaient un sort peu enviables dont ils ne revenaient que sans vie ; aux humbles, aux demeurés, aux bêtes de somme, aux aveugles, ils offraient la promesse d’un avenir sans labeur ni raison ; aux bandits d’honneur, aux poètes, aux joueurs de flûte, ils prédisaient une fin sans gloire ; aux despotes, aux calculateurs, aux gens troubles, aux violeurs d’enfant, ils parlaient à mots couverts d’une caverne où tiendrait toute la lie du monde ; aux gibiers de potence, aux maquignons, à ceux qui avaient abandonné père et mère, à ceux qui trafiquaient le pain et le lait, ils annonçaient un destin hors du commun ; en la femme, que rien ne distrait du rêve et du champ, ils voyaient une paix à vivre plein de dangers ; ils en parlaient avec des gestes de faucheur de foin ; les profondeurs de la terre étaient leur cachette, les nuages plein d’éclairs leurs destrier, le Coran leur grimoire à malices ; … » Autrement dit : les révolutionnaires étaient un ramassis de combinards, de salauds et de bandits, et leurs suiveurs des idiots utiles.
Et puis une bonne couche du complexe du colonisé, à travers la caricature ethnique et la vision hautaine d’une société dite archaïque, «primitive» :

« En vérité que sont-ils ? Ne leur cachons pas la vérité, elle fait mal, mais guérit du mensonge ; de simples et pauvres Berbères, ils sont, voilà ; des rejetons de barbares non identifiés à ce jour, autrement dit des bâtards que tous les riverains de la mer blanche du centre sont en droit de reconnaître en filiation ; hier encore déguenillés comme des épouvantails oubliés dans un champ exposé aux vents ; qui se livraient avec la conviction du possédé à un maraboutisme décadent venu du fond des âges ; se nourrissaient d’un Islam allégé qui faisait la part belle à l’excès ; qui firent le djihad aux colons en prêchant le paradis du dieu Plan …»

« Apprenons qu’il (le kabyle) descend du Djurdjura (père présomptif du Jura pour les kabyles qui ont un caillou dans la tête et la bougeotte aux pieds)… »
« On entendit le mozabite, épicier de son état, un délire de mocheté consanguine, dont l’atavique avarice, mystique chez ces fondamentalistes de l’épargne, n’avait jamais été pris en défaut… » La caricature se poursuit encore mais j’en ai marre de recopier.

Et cela est tiré de seulement le premier tiers du roman !

Puis nous avons enchaîné sur l’émule de Sansal, Kamel Daoud, dans « Meursault, contre-enquête » :

« Cela confirme un peu ma vision lubrique, cette ville (Oran, ndr) a les jambes ouvertes vers la mer, les cuisses écartées, depuis la baie jusqu’à ses hauteurs, là où se trouve ce jardin exubérant et odorant. C’est un général – le général Létang – qui l’a conçu en 1847. Moi, je dirai qui l’a «fécondé», ha, ha ! Il faut absolument que tu y ailles, tu comprendras pourquoi les gens d’ici crèvent d’envie d’avoir des ancêtres connus. Pour échapper à l’évidence.» On retrouve la même insulte de bâtardise que chez le modèle.

« Les nôtres, dans les quartiers populaires d’Alger, avaient en effet ce sens aigu et grotesque de l’honneur. Défendre les femmes et leurs cuisses ! Je me dis qu’après avoir perdu leur terre, leurs puits et leur bétail il ne leurs restaient plus que leurs femmes. Je souris, moi aussi, devant cette explication un peu féodale mais pense à ça je t’en prie. » Il est vrai que c’est profond, cette analogie avec le serf qui n’a plus d’autre honneur que celui d’éviter à tout prix le droit de cuissage. Encore et toujours la vision infamante et réductrice du compatriote face à l’Occidental mythifié en Grand Seigneur.

« Tu saisiras mieux ma version des faits si tu acceptes l’idée que cette histoire ressemble à un récit des origines : Caïn est venu ici pour construire des villes et des routes, domestiquer gens, sols et racines. Zoudj était le parent pauvre, allongé au soleil dans la pose paresseuse qu’on lui suppose, … » D’abord, le colon est un frère: Caïn. Le meurtre de l’arabe est un fratricide. Ensuite, le colon est venu pour « construire des villes et des routes » etc. Le mythe de la mission civilisatrice, ressuscité par les néo-harkis.

« Je ne veux pas te raconter nos misères, car à l’époque (coloniale, NDR), il ne s’agissait que de faim, pas d’injustice. » A l’époque coloniale, donc, c’était la misère, mais elle était juste! Le faste relatif d’aujourd’hui, entaché d’injustice, n’en est que plus insupportable…

« Tu as vingt-sept ans », commença-t-il, puis il se pencha vers moi, les yeux en feu, pointant un index accusateur. Il hurla : « Alors pourquoi n’as-tu pas pris les armes pour libérer ton pays ? Réponds ! Pourquoi ?! » Je trouvai ses traits vaguement comiques. Il s’est levé, a ouvert brutalement un tiroir, en a tiré un petit drapeau algérien, qu’il est venu agiter sous mon nez. Et d’une voix menaçante, un peu nasillarde, il m’a dit : « Est-ce que tu le connais, celui-là ? » J’ai répondu : « Oui, naturellement. » Alors il est parti dans une envolée patriotique, réitérant sa foi en son pays indépendant et au sacrifice du million et demi de martyrs. »

Bien-sûr, Daoud reste malgré tout plus subtil (si je puis dire) que Sansal, dont il est l’émule.

Nous avons poursuivi avec « Ce que le jour doit à l’ennui », de Kahdra :

« La majorité des habitants de Rio Salado étaient des Espagnols et des Juifs fiers d’avoir bâti de leurs mains chaque édifice et arraché à une terre criblée de terriers des grappes de raisin à soûler les dieux de l’Olympe. »

« Jaime Jimenez Sosa était trapu, tassé comme une borne ; pourtant, il semblait avoir grandi de quelques centimètres. […] Moulé dans son pantalon d’équitation, le casque colonial sur la nuque, il avait l’air de conquérir le monde à chaque pas.

« Quand nous arrivâmes en haut de la colline, il écarta les jambes, et son bras décrivit un large arc, le verre en avant tel un sceptre. […] Jaime laissa son regard surplomber le paysage. Il hochait la tête chaque fois qu’un site l’interpellait.

Un dieu contemplant son univers n’aurait pas été aussi inspiré que lui.

– Regarde, Jonas… N’est-ce pas une vue imprenable ?

Son verre frémit au bout de son bras.

Il se retourna lentement vers moi, un vague sourire sur les lèvres.

– C’est le plus beau spectacle du monde.

[…]

– Souvent, dit-il, quand je viens par ici admirer tout ça, je pense aux hommes qui firent de même, il y a très longtemps, et je me demande ce qu’ils voyaient vraiment. J’essaye d’imaginer ce territoire à travers les âges et me mets à la place de ce nomade berbère, de cet aventurier phénicien, de ce prédicateur chrétien, de ce centurion romain, de ce précurseur vandale, de ce conquérant musulman – enfin de tous ces hommes que le destin a conduits par ici et qui se sont arrêtés au sommet de cette colline, exactement à l’endroit où je me tiens aujourd’hui…

Ses yeux revinrent acculer les miens.

– Que pouvaient-ils bien voir d’ici, à ces différentes époques ? me demanda-t-il… Rien… Il n’y avait rien à voir, hormis une plaine sauvage infestée de reptiles et de rats, quelques mamelons bouffés par les herbes folles, peut-être un étang aujourd’hui disparu ou un sentier improbable s’avançant sur tous les dangers…

Son bras balaya furieusement le paysage, et des gouttelettes de jus étincelèrent dans l’air. Il recula un peu pour se mettre à ma hauteur, et raconta :

– Lorsque mon arrière-grand-père a jeté son dévolu sur ce trou de cul, il était certain de mourir avant d’en tirer le moindre profit… J’ai des photos, à la maison. Il n’y avait pas une cahute à des lieurs à la ronde, pas un arbre, pas une carcasse de bête que l’érosion aurait blanchie. Mon arrière-grand-père n’a pas pour autant poursuivi son chemin. Il a retroussé ses manches, fabriqué de ses dix doigts les outils dont il avait besoin et s’est mis à sarcler, à défricher, à débourrer la terre à ne plus pouvoir se servir de ses mains pour couper une tranche de pain… C’était la galère le jour, et le bagne le soir, et l’enfer toutes les saisons. Et les miens n’ont pas baissé les bras : pas une fois, pas un instant. Certains crevaient d’efforts surhumains, d’autres succombaient aux maladies, et pas un n’a douté une seconde de ce qu’il était en train d’accomplir. Et grâce à ma famille, Jonas, grâce à ses sacrifices et à sa foi, le territoire sauvage s’est laissé apprivoiser. De génération en génération, il s’est transformé en champs et en vergers. Tous les arbres que tu vois autour de nous racontent un chapitre de l’histoire de MES parents. Chaque orange que tu presses te livre un peu de leur sueur, chaque nectar retient encore la saveur de leur enthousiasme.

D’un geste théâtral, il me montra sa ferme :

– Cette grande bâtisse qui me sert de forteresse, cette vaste maison toute blanche où je suis venu au monde et où, enfant, j’ai couru comme un fou, eh bien, c’est mon père qui l’a élevée de ses propres mains telle une stèle à la gloire des siens… Ce pays nous doit tout… Nous avons tracé des routes, posé les rails de chemin de fer jusqu’aux portes du Sahara, jeté des ponts par-dessus les cours d’eau, construit des villes plus belles les unes que les autres, et des villages de rêve au détour des maquis… nous avons fait d’une désolation millénaire un pays magnifique, prospère et ambitieux, et d’un misérable caillou un fabuleux jardin d’Eden… Et vous voulez nous faire croire que nous nous sommes tués à la tâche pour des prunes ?

[…]

– Je ne suis pas d’accord, Jonas. Nous n’avons pas usé nos bras et nos cœurs pour des volutes de fumée… Cette terre reconnaît les siens, et c’est NOUS, qui l’avons servie comme on sert rarement sa propre mère. Elle est généreuse parce qu’elle sait que nous l’aimons. […] Nous avons trouvé une contrée morte et nous lui avons insufflé une âme. C’est notre sang et notre sueur qui irriguent ses rivières. Personne, monsieur Jonas, je dis bien personne, ni sur cette planète ni ailleurs, ne pourrait nous dénier le droit de la servir jusqu’à la fin des temps… SURTOUT PAS CES POUILLEUX DE FAINEANTS qui croient, en assassinant de pauvres bougres, nous couper l’herbe sous le pied.

Le verre vibrait dans son poing. Tout son visage était retourné, et son regard tentait de me traverser de part et d’autre.

– Ces terres ne sont pas les leurs. Si elles le pouvaient, elles les maudiraient comme je les maudis chaque fois que je vois des flammes criminelles réduire en cendre une ferme au loin. S’ils pensent nous impressionner de cette façon, ils perdent leur temps et le nôtre. Nous ne céderons pas. L’ALGERIE EST NOTRE INVENTION. Elle est ce que nous avons réussi le mieux, et nous ne laisserons aucune main impure souiller nos graines et nos récoltes. »

(A noter que dans le roman, le narrateur ne trouve rien d’autre à opposer au mythe de terra nullius que celui tout aussi colonial du bon sauvage en communion avec la nature.)

Toute cette logorrhée pour étirer en long et en large ce mythe débité par Sansal lors d’une interview :

« En un siècle, à force de bras, les colons ont, d’un marécage infernal, mitonné un paradis lumineux. Seul l’amour pouvait oser pareil défi, … Quarante ans est un temps honnête, ce nous semble, pour reconnaître que ces foutus colons ont plus chéri cette terre que nous, qui sommes ses enfants. »

On remarquera la même opposition « Enfer/Eden » chez l’un et l’autre.

Nous avons conclu avec deux extraits de « Le remonteur d’horloge », de Habib Ayoub, où un pied-noir, sollicité par un village algérien pour réparer une horloge, tient au village un discours « historique » sur les « bienfaits de la colonisation ». Extrait de ce discours:

« On voulait que la France fasse de cette terre inculte, un foyer de civilisation: le blé, les orangers, la vigne, les petits pois, les fèves et les artichauts qu’on a plantés, grâce à votre aide bien sûr, comme qui dirait, nous la tête et vous les jambes! Voici, en ce jour mémorable, venu le temps de remettre les pendules à l’heure de la coopération entre la civilisation et l’ignorance, entre le savoir et la barbarie, entre la tête, l’âme, et la force brute- les bras! Ensemble nous ferons quelque chose de ce pays! Vive le progrès, vive nous, vive Sidi Ben Tayeb! »

Et l’auteur d’écrire un peu plus loin:

« On négocia assez mollement avec lui: il ne se mettrait pas au travail , disait-il, avant qu’on lui eut apporté sur le champ sa pipe de bruyère, celle qu’il avait oublié sur sa cheminée en partant en catastrophe, en 1962. Personne ne savait ce qu’elle était devenue, cette fameuse pipe. elle avait dû être brûlée comme presque tout ce qui représentait l’occupant, dès les premiers jours de l’indépendance, de la même façon que l’émetteur de télévision, les relais radio et téléphone, la station de pompage d’eau potable ou la vieille centrale électrique. »

On remarque que ce sont là les mots de l’auteur lui-même, et non les propos de M. Georges, le colon. N’y a-t-il pas dans cet extrait une apologie pernicieuse du colonialisme français?! Evidemment qu’il y a apologie. L’auteur ne véhicule-t-il pas, en citant la destruction supposée (destruction qui n’a pas eu lieu en plus!) de certains outils du « progrès technique » (l’émetteur de télévision, relais radio et téléphone, station de pompage d’eau potable, etc…) la thèse nauséabonde que l’algérien a été « indigne » de la « civilisation française » et qu’il est resté un « éternel barbare » parce qu’il aurait détruit tout ce qui représente le « progrès technique » apporté par la « civilisation française » pendant les 132 de colonisation?! Encore une fois, nous répondons: évidemment que l’auteur véhicule et défend cette thèse dans ce passage.

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Le débat fut ouvert et la parole donnée aux personnes présentes, ce qui fut l’occasion de discuter sur la notion de progrès, sur laquelle nous nous sommes entendus pour dire que le seul critère du progrès, c’est la relation entre hommes (comme l’écrivit Fanon en annotant Nietzsche). Là où il y a exploitation de l’homme par l’homme, il y a non pas progrès mais décadence, fût-ce dans une colonie sur Mars!

Les interventions étaient nombreuses et diversifiées, à tel point que le temps fut trop court et que nous dûmes reporter à une rencontre ultérieure la poursuite de la discussion. Une synthèse des débats reste à faire dans nos prochains articles, avec la collaboration des intervenants. D’ici-là, nous nous réjouissons d’avoir animé cet échange, et remercions vivement tous ceux qui y ont participé.

L’équipe d’El Marto (Djawad Rostom Touati et Mohamed Walid Grine)

Source : https://almarto.wordpress.com/2016/07/05/compte-rendu-de-la-rencontre-del-marto-au-centre-culturel-del-madania/

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