A. Merdaci à A. Cheniki :   à propos de l'essai d'A. Bensaada sur K. Daoud

Pour son indéniable intérêt, je vous propose le très courtois message de A. Merdaci à A. Cheniki à propos de son post, tout en défiances préconçues, sur l'essai de Bensaada sur Kamel Daoud non encore publié. Texte suivi du post de A. Cheniki.

Message écrit le 29 mai 2016

Cher Ahmed,

Vous vous exprimez sur un ouvrage qui n’est pas encore sur les étals des librairies, et vous vous en tenez à des comptes-rendus. Lesquels ? Jusqu’à présent aucun critique n’a lu l’essai d’Ahmed Bensaada consacré à Kamel Daoud et ne peut en parler honnêtement et en toute conscience. Vous fondez-vous sur la préface qu’en a donné le journaliste Jacques-Marie Bourget qui est effectivement présente sur plusieurs sites en ligne et même celui de « Mondafrique », abhorré par les Algériens ?

Ce n’est pas à vous, universitaire chevronné et reconnu, que j’apprendrais ce qu’engage une préface dans le jeu singulier du champ littéraire, en termes de caution recherchée ou de dialogue envisagé et, surtout, de liberté pour celui qui la signe dans les marges d’un texte. La personnalité de Jacques-Marie Bourget dérange-t-elle ? Il est porteur d’un humanisme français, celui qui a accompagné l’histoire de nos luttes et nos rêves de libération, hier et aujourd’hui, plus respectable que celui de BHL, Finkielkraut, Onfray et Zemmour.

Je voudrais, ceci dit, témoigner pour Ahmed Bensaada dont je m’honore d’une vieille et exigeante amitié, née et grandie dans des combats militants pour une culture algérienne sans entraves. Je me souviens d’engagements critiques partagés sur Khadra et la « Caravane Camus », le lien revendiqué de Sansal avec le sionisme, la censure du livre égyptien au SILA. Bensaada est un homme de conviction et il les porte à hauteur des espérances d’une Algérie libre et fière de son histoire, qu’il aime. Notre compagnonnage fraternel a l’âge de nos désillusions sur ce que devient notre pays, arrimé aux sorcelleries d’un pouvoir dément.

Je dirais quelques mots sur l’ami, qui garde par pudeur des blessures qui ne se referment pas ; il ne m’a jamais parlé de ce jeune frère assassiné, à Oran, par des islamistes, les mêmes qui ont rompu les destinées de Fardheb, Allalou, cheb Hasni, et de beaucoup d’hommes et de femmes de cette belle cité qui nous étaient proches. Ce drame l’a – littéralement – poussé loin de son pays. Et cette douloureuse mémoire, peut-être, le temps n’y peut rien.

Au Québec, à Montréal où il vit, Ahmed a ouvert avec courage et abnégation, dans la froide solitude de cette lointaine contrée, un chemin d’excellence. Chercheur de haut niveau en physique, il a su, avec beaucoup de mérite, et surtout d’humilité, entrevoir l’œuvre difficile du didacticien. Plusieurs générations de collégiens, de lycéens et d’étudiants du Canada ont appris cette discipline dans ses ouvrages consacrés par la Médaille du Premier ministre du Québec. Cette compétence, Ahmed rappelle qu’elle est fondamentalement algérienne et il l’a mise au service du ministère de l’Education nationale, qui n’y a pas répondu. Sans doute, cet aspect de son parcours reste-t-il éprouvant.

Physicien, Bensaada est un publiciste, selon la noble et généreuse conception qu’en avaient les lettrés du début du siècle passé. Ses chroniques informées sur les méandres des affaires internationales sont régulièrement publiées dans la presse algérienne et reprises et traduites dans plusieurs langues dans les journaux en lignes dans le monde. Cette lecture avisée des politiques internationales, méthodique et rigoureuse, il en a fait la démonstration dans son ouvrage Arabesque$. Enquête sur le rôle des Etats-Unis dans les révoltes arabes (1ère éd., Alger, Synergie, 2012 ; 2e éd., Bruxelles, Investig’Action, 2015) qui démonte les processus de fabrication des « printemps arabes ».

Non, Ahmed Bensaada n’attaque pas Kamel Daoud, il distingue l’auteur et la personne privée. Ce n’est ni un insulteur ni un « régleur de comptes ». Il essaie de comprendre le phénomène que constitue le billettiste oranais. Comment lui dénier le droit à l’analyse critique ? Daoud est un homme public qui a accès à tous les médias d’Occident, qui s’affirme dans une extrême liberté de parole. Pourquoi cette liberté de parole ne serait-elle pas consentie à Ahmed Bensaada et, aussi, à ceux qui pensent autrement que Daoud, traités par Sansal de « terroristes » ?

L’essai de Bensaada brûle-t-il déjà les planches où de donne en représentation la « bien-pensance » franco-algérienne, que, déjà, Daoud – dans un courriel qu’il lui adresse – le menace des bois de justice, les mêmes où il a trainé l’obscur Hamadache-Ziraoui, et appelle, lui, le parangon de toutes les permissivités, à la censure de son ouvrage ?

Ce que vous pensez de Daoud et de son itinéraire actuel d’écrivain et de journaliste vous appartient. Je suis sûr, que le moment venu, lorsque vous lirez Bensaada, il ne refusera pas d’aller avec vous, comme avec ses lecteurs, à une confrontation critique, saine et attentionnée. Puisse-t-elle, je sais que vous le souhaitez aussi, éveiller notre champ culturel algérien, depuis longtemps morfondu dans ses marécages ?

Amitiés.

Abdellali Merdaci.

Ahmed Cheniki :

Un livre-pamphlet sur Kamel Daoud, clichés et étiquettes

Je viens d’apprendre la sortie d’un ouvrage consacré à Kamel Daoud intitulé « Cologne contre-enquête » d’Ahmed Bensaada, édité chez Frantz Fanon. La lecture des comptes rendus me donne l’impression qu’il est davantage un pamphlet et une somme d’attaques personnelles contre Daoud et des intellectuels algériens qu’une analyse pointilleuse et rigoureuse des textes et des déclarations de l’auteur. Je crois avoir été le premier à avoir réagi à la publication des chroniques parues dans Le Monde et dans The New York Times, mettant en garde contre le discours essentialiste et les abusives généralisations contenus dans ces deux chroniques. C’est pour cela que je suis placé dans une posture inconfortable, à la lecture des comptes rendus d’un ouvrage qui, finalement, reprendrait les mêmes clichés et les mêmes généralisations que dénoncerait l’auteur de cet ouvrage. Aucun écrivain ne mérite d’être lynché, ses textes devraient-être le sujet d’analyses plus ou moins objectives, sans tomber dans l’anathème, ni l’étiquetage facile et confortable. Moi-même, j’ai été l’objet d’attaques extrêmement subjectives après la sortie de mes articles (parus dans Le Matin et Liberté et sur ma page facebook) qui tentaient de démonter les mécanismes du fonctionnement du discours des textes de Kamel Daoud qui reste, malgré tout, un journaliste et un romancier intéressant, mais je ne me suis jamais permis d’user de qualificatifs minorants et dévalorisants. Lire n’est nullement excommunier un auteur, mais déchiffrer un texte en utilisant des outils et des instruments d’analyse donnant à voir une neutralité « opératoire ». Il est très facile et trop peu sérieux, pour la préfacière et l’auteur, de traiter Kamel Daoud avec lequel je ne partage pas beaucoup d’idées d’ « idiot utile du néo-colonialisme », de « supplétif des pires penseurs des néoconservateurs français », d’« indigène alibi », de « bon nègre »…Cette manière de faire est insupportable. L’essentiel, c’est de lire ses textes et tenter de déchiffrer les mécanismes de son discours, mais non d’user d’un ton sentencieux et insultant. Cet ouvrage d’Ahmed Bensaada semble être tout simplement un ensemble d’attaques personnelles, si on se fie aux comptes rendus, à certains extraits et à la préface, ce qui discréditerait le propos.

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