Quand Boualem Sansal  veut « déradicaliser » la critique…

Par Abdelalli Merdaci.

Dans une tribune donnée au quotidien parisien « Libération » (« Kamel Daoud ou le principe de déradicalisation », 23 mars 2016), Boualem Sansal adopte une posture d’imprécateur dans un langage cafouilleux dans le ton de ses foucades habituelles. Ainsi, il suppute que « ‘‘L’affaire Kamel Daoud’’, comme on a nommé la somme des multiples tentatives d’assassinat de notre héros, pourrait ouvrir la voie à une démarche de déradicalisation des terroristes en tout genre. » Il peut alors marteler ce qui lui apparaît comme une évidence : « Car il ne faut pas s’y tromper, les attaques contre Kamel Daoud relèvent du terrorisme… » Et aussi, par similarité, tout ce qui contrevient à Sansal est du « terrorisme ». Ce n’est pas la première fois que l’écrivain fichtrement provocateur assène contre-vérités et déclarations à l’emporte-pièce.

Bonne manière de larrons en foire ? Sansal salue en Kamel Daoud la naissance d’une « nouvelle plume » de la littérature mondiale, l’attribuant au léger récit d’hommage à Albert Camus qui l’a fait connaître, en 2014, en France. Le billettiste oranais à la syntaxe cahotante habillé pour l’éternité ? Dans un monde occidental globalisé, l’image a pris le dessus sur l’écrit comme le souligne l’académicien français Jean d’Ormesson, observant dans une plaisante boutade le délitement du livre, de la littérature, de la lecture et, plus spécialement, l’avanie des lecteurs en France : « Bientôt, ils seront persuadés de m’avoir lu à la télé » (« Le Magazine littéraire », Paris, avril 2016). Mais qui dans la masse de leurs laudateurs n’a pas « lu » (à la télé !) les œuvres littéraires diablement fagotées de Sansal et Daoud ? Comme Daoud, imitant Albert Camus et « L’Étranger » (1942), produisant un récit de commande titré – pour rester dans l’étroite proximité de l’écrivain pied-noir d’Algérie – « Meursault, contre-enquête » (Alger-Paris, Barzakh-Actes Sud, 2013-2014), Sansal, écrit à partir de « 1984 » (1949) de George Orwell, « 2084. La fin du monde » (Paris, Gallimard, 2015). En fait de créativité littéraire, ils se ressemblent et se rassemblent : ils voguent, l’un et l’autre, sur des demi-textes d’épigones qui doivent plus à l’aura de leurs modèles qu’à leur incertain talent.

Ces derniers mois, trois écrivains et critiques français de renom Richard Millet, Pierre Jourde et Philippe Vilain, ont dénoncé la crise de légitimité de la littérature française de ce début de XXIe siècle, l’étroit horizon de son écriture et de ses thèmes. Ni Sansal, qui a expressément choisi de rejoindre la littérature française, ni Daoud qui l’a rejoint dans cette escapade aventureuse, ne sont célébrés en Occident en raison de la qualité de leurs œuvres, de leur langue et de leur inventivité, mais de leur indiscutable disposition de fomenteurs de buzz planétaire à l’heure d’Internet. Hors de la démesure de leur propos sur leur pays, sur l’Islam et sur les Arabes, reflétant les attentes les plus obtuses des penseurs conservateurs d’Occident, et du bruit cataclysmique qu’ils savent susciter autour de leur personne, que reste-t-il à leur littérature dans une tortueuse renommée ?

PROTÉGÉ DE LA FRANCE, D’ISRAËL ET DE L’OCCIDENT

Sansal reconnait volontiers les sources de sa fortune littéraire dans ses « passions françaises et israéliennes » et Daoud n’est pas en reste sur des thèmes aussi accrocheurs en Occident que le système politique algérien, les Arabes, l’Islam, les Palestiniens et désormais les migrants, qui lui ont valu les applaudissements de M. Valls, premier ministre du gouvernement social-libéral de la France. Sansal et Daoud s’expriment davantage et aisément dans le hors-texte et la littérature dont ils se prévalent n’est qu’un insidieux prétexte qui ne convainc que les imbéciles. Ils gardent, la réplique poisseuse toute apprêtée, une main ténébreuse dans la basse démagogie, rivalisant de complaisance envers leurs mandants français ; mais lorsqu’on n’a pas la verve de polémiste d’un Georges Bernanos, cet accaparement strictement politique et idéologique de l’actualité, dans leur cas plus proche du courrier des lecteurs de journaux provinciaux, n’a rien à voir avec la littérature et le littéraire et les disqualifie. Petits arabes de service, exsudant un néo-indigénisme spumeux, Sansal et Daoud diffusent en Occident les mots d’ordre de lobbys – notamment sioniste et néocolonialiste – qui contrôlent les médias et les habilitent en rugueux porte-parole.

Mais les Algériens n’ont pas mandaté les deux trublions, qui viennent de se découvrir « frères », pour parler en leur nom et ils ne sont ni leur conscience ni celle du temps dément qu’ils vivent. Les engagements politico-idéologiques de Sansal et Daoud correspondent à des orientations de carrière littéraire en France, simplement insondables pour eux. Les deux chouchous des médias français se parent de la vêture élimée, sortie des accessoires d’un théâtre d’ombres, de nouveaux « refuzniks » que souhaite et suscite l’Occident. Leur flirt avec le lobby sioniste du champ littéraire germanopratin indique une stratégie de pénétration de la littérature française et de conquête de l’opinion occidentale. Depuis son « Rue Darwin » (2011), ravivant le fantasme du « Juif errant », et son voyage en Israël, en 2012, Sansal n’a cessé de se dresser sur le front des combats de l’État sioniste (vilipendant, entre autres, la directrice générale de l’UNESCO pour avoir reporté pour des nécessités de calendrier une exposition gouvernementale israélienne sur « Les gens, le Livre, la Terre : la relation de 3500 ans du peuple juif avec la Terre sainte »), grenouillant dans les « diners du CRIF », et Daoud n’a pas manqué de tambouriner, en maintes circonstances de proférations hargneuses et d’écrits lapidaires, son indifférence au malheur de Ghaza et des Palestiniens et vaticiné sur l’Islam, les Arabes, les Musulmans, les migrants en Europe, en vigile zélé de classes politique et médiatique françaises indignes et sans honneur, qui insultent leur Université. Sur la Palestine, précisément, le peuple d’Alger les a désavoués, voilà quelques semaines, à l’occasion d’une inédite rencontre de football entre les équipes nationales des deux pays. Des dizaines de milliers de spectateurs solidaires, en familles et quartiers colorés de la capitale, ont enchanté les travées du stade du « 5 juillet », brandissant les couleurs de la Palestine meurtrie, entonnant le chant profond de sa terre spoliée et de ses souffrances.

Remarquablement accompagnés dans les médias français, Sansal et Daoud peuvent faire valoir leur procès du système politique algérien, certainement critiquable et inamendable, mais le font-ils dans la loyauté en participant in situ au débat politique et culturel national avec tous les écueils que suppose en Algérie une prise de parole publique ? Courageux à Paris, mais pas téméraires à Alger. Le billettiste oranais comme le rentier de Boumerdès, visiteur du soir des chancelleries occidentales (Cf. « La Revue », Paris, n° 57-58, novembre-décembre 2015) et, occasionnellement, formateur des services secrets allemands (Cf. « Jeune Afrique », Paris, 18 décembre 2013), s’octroient le droit – qui n’est pas reconnu à leurs compatriotes – de parler librement du système politique algérien, se payant d’audaces sans risques. Sansal feint-il, malicieusement, de s’en étonner dans un entretien avec « El Watan » (31 mars 2016), en relevant : « Cela surprend beaucoup à l’étranger quand, répondant à des questions, je dis que je vis en Algérie et que les choses se passent pour moi comme pour tous les Algériens ; ils n’y croient pas une seconde, sachant que le régime algérien est très répressif et que je suis très critique à son endroit ». Vrai ! Comment y croire même une tierce de seconde ? L’inconséquent hâbleur de Paris-Boumerdès ignore les journalistes accablés de poursuites répétées des tribunaux en raison de propos moins comminatoires que les siens. Il y a en l’espèce une inexpiable hypocrisie : écrivain protégé par la France, Israël et l’Occident, Sansal ne subira jamais, quoiqu’il dise et qu’il écrive, les turpitudes des polices et des tribunaux algériens au moment où Zoulikha Belarbi, une bloggeuse de Tlemcen, est promise à la prison pour avoir publié sur son compte Facebook les portraits des séides du régime en animaux de brousse. Ce n’est pas pour lui et pour ses semblables que sonne le glas.

Convient-il d’évoquer ici l’habituel florilège de l’écrivain étripant le régime de M. Bouteflika et le parti FLN ? « Fascistes », « nazis », « despotes », mais ce n’est jamais assez pour sa trépidante fureur. Intervenant récemment dans les colonnes du « Figaro » (Paris, 18 mars 2016) sur le 19 mars 1962, date de la fin des hostilités en Algérie commémorée en France « Journée nationale du souvenir des victimes civiles de la guerre d’Algérie », s’indignant à l’unisson de M. Sarkozy, des cadors du Front national et des revanchards de l’Algérie française, il est dans une cruelle perversion des mots lorsqu’il désigne à la vindicte « la dictature coloniale du FLN et de M. Bouteflika ». S’il y a, en Algérie, un jeu politique détestable, assez étroit et fermé, comment croire à une « dictature coloniale » ? Boualem Sansal surinvestit l’histoire coloniale pour être dans l’excès de ce qu’ont pu être les réalités socio-historiques et économiques de l’Algérie des Français et de ce qu’elles sont dans l’Algérie des Algériens. L’Algérie indépendante du FLN, du président Bouteflika et de ses prédécesseurs, est le pays qui l’a formé dans ses écoles et ses universités, qui a défrayé ses stages de recyclage à l’étranger, qui en a fait le numéro deux du ministère de l’Industrie, qu’il a contribué à pousser vers le bas, dont il a exécuté froidement les plans de déstructuration des sociétés publiques, mettant au chômage des centaines de milliers d’Algériens, semant la détresse dans de larges pans de la société, gardant un silence coupable lorsque le gouvernement, sous la primature de M. Ahmed Ouyahia, embastillait par fournées les cadres supérieurs du secteur.

Haut fonctionnaire de l’État algérien, en rupture avec le pouvoir qu’il a consciencieusement servi sans état d’âme comme une gagneuse tarifée, acceptant et prévenant toutes ses vilénies, Sansal prétend le combattre, aujourd’hui, dans la touffeur émolliente des salons et des rédactions de la capitale française, qui inspirent ses discours rageurs. Et continue à déverser sa bile sur ses contempteurs algériens traités d’« assassins de la liberté et de la pensée », de « fous », de « sanguinaires », de « tortionnaires », de « lâches », de « malheureux » justiciables de « la Santé », de « la Justice », de « la Défense nationale », de « l’ONU » et, curieusement, d’« ONG spécialisées ». Cela fait beaucoup pour des personnes qui ont le droit de ne pas penser comme lui et, surtout, de ne pas souscrire à ses passions, qu’il entend « déradicaliser », possiblement dans des centres de redressement qui n’auront rien à envier à Guantánamo.

ASSIMILÉ PAR LA FRANCE LITTÉRAIRE

Sansal en appelle désormais à une « déradicalisation » de ceux qui seraient tentés de penser contre Daoud et, naturellement, contre lui. Ce concept de « déradicalisation », sans assise théorique assurée, est apparu dans les discours administratif, judiciaire et policier français, plus fortement dans la foulée d’attentats islamistes commis, en 2015, à Paris par des djihadistes de nations d’Europe d’origine maghrébine ; il n’expose qu’un sociologisme pauvre, propice à une alternative plus policière que politique aux dérives d’une société française qui résiste dans ses profondeurs à sa composition multiculturelle. Les organismes, qui ont pris en charge pour le compte du ministère de l’Intérieur français cette mission de « déradicalisation » des jeunes de banlieues, viennent à l’instar de celui que dirige Mme Dounia Bouzar d’y renoncer, sans présenter de bilan des travaux de leurs « cellules d’écoute » et de « signalement ».

Dans un contexte d’unanimisme béat, qui accueille dans les médias d’Occident les propos outrés de Sansal et Daoud (les « Spinoza d’Orient », semble-t-il), le signalement de « terroristes » à « déradicaliser » paraît bien mince. Y figurent, inévitablement en France, les universitaires signataires d’une lettre publique dans « Le Monde » (« Kamel Daoud recycle les clichés orientalistes les plus éculés », 11 février 2016) sur les propos racistes du billettiste oranais après les tristes événements du réveillon du nouvel an à Cologne, et dans l’Université et dans la presse littéraire d’Algérie (ou ce qui en tient lieu), au mieux trois critiques – dont l’auteur de ces lignes – qui ont contesté dans leurs écrits la démarche d’écrivains infatués de Sansal et Daoud. Quand Sansal déplore dans son entretien avec « El Watan » que « des intellectuels jouent à la police de la pensée », je suis le seul à être directement cité, contre qui il a lancé ses chiens aboyeurs en France. Entre autres un rabouilleur parisien sans probité professionnelle, signant dans Mediapart (Paris), qui ne me connaît pas et qui ne m’a pas lu, prenant véhémentement sa défense, me traitant de « mercenaire de la plume » « pratiquant la chasse aux opposants dans toute dictature », m’assimilant quasiment à un « terroriste » (et c’est bien le vocable qu’utilise Sansal) menaçant l’intégrité physique de l’écrivain et me reléguant en « sous-Bourdieu sur-interprété » dans une fantasque parodie de critique et de lecteur de la littérature. C’était en 2012, mais comme dans la période coloniale, le semblable discours dépréciatif, déclassant en sous-hommes Maghrébins, Africains et Asiatiques et rejetant dans l’étrangeté leur pensée. Aujourd’hui, comme hier, la violence de la réaction des membres des lobbys médiatique et littéraire parisiens, se portant au secours de Sansal et Daoud, promu garde-frontière de l’Europe envahie par les migrants d’Orient, ne peut que susciter le doute.

En quoi consiste cette opération de « déradicalisation » ? L’auteur de « 2084 » formule l’hypothèse d’un dialogue – qu’il a toujours refusé sur la recommandation de son éditeur – avec ceux qui l’ont lu, annoté et critiqué en Algérie, un dialogue à ses conditions ; il en situe l’étouffant protocole dans sa tribune de « Libération » : « […] ces gens ont simplement besoin de bonnes lunettes pour lire ce qui est écrit et de bonnes oreilles pour entendre ce qui se dit, et non pas tout avaler de travers ». Lire et entendre « à l’endroit » ? Un bourrage de crâne. Pour autant un dialogue avec Sansal est-il envisageable ? Deux insurmontables orientations consubstantielles au parcours de l’écrivain l’invalident :

1°) Sansal ne croit pas à une littérature algérienne autonome. A la suite des écrivains algériens de la période coloniale qui, pour diverses raisons (et, souvent, de bonnes raisons !), ont publié leurs œuvres en France dans les années 1950-1960, Sansal considère que c’est, définitivement, à Paris que les choses se passent comme si l’Algérie devait rester irréversiblement dépendante de l’ancien colonisateur et abdiquer une littérature nationale, inséparable de sa personnalité et de son histoire. Et de manière plus affirmée pour lui, écrire en langue française c’est renoncer à sa liberté et à son identité au profit de la France et de sa littérature. Si rien ne devrait empêcher un auteur algérien de se faire éditer à l’étranger, devrait-il intégrer le champ littéraire de ce pays autre, participer à ses compétitions littéraires exclusivement nationales et entrer potentiellement dans son bilan et dans son histoire ? Le médiologue français Régis Debray, alors membre de l’Académie Goncourt, est l’exemple typique d’une tentation néocolonialiste qui engendre les Sansal du Maghreb et les Mabanckou d’Afrique subsaharienne. En remettant, en 2015, le prix du premier roman de cette institution littéraire française à Kamel Daoud, il décide du « rapatriement » de son « Meursault » dans « le trésor de notre littérature ». L’intention est nette, sans ambages : le « rapatriement » pressenti est un retour à la patrie, l’immémoriale patrie française et son symptomatique empire colonial perdu, toujours-là dans l’inconscient. Il s’agit, pour le médiologue, non pas de conforter une littérature algérienne qui peine à se développer et de préserver son patrimoine mais d’en extraire toutes les potentialités au bénéfice exclusif de la France et de son trésor littéraire. Position historiquement régressive, qui dénie le principe d’indépendance aux peuples. Si l’impérialisme politique et économique français est mort (ou presque) avec la fin des colonies, l’impérialisme culturel survit et se redéploye. Même si je n’accorde aucun crédit au maigre talent littéraire et à la « richesse » de l’œuvre d’imitation du billettiste oranais, il y a, en l’espèce, une assimilation française acceptée sans distanciation critique par l’impétrant. Est-ce être dans une action « terroriste » d’exiger la clarté pour tous ? Si Sansal, Daoud ou tout autre écrivain font le choix assumé d’une carrière littéraire française (ou d’une autre nation), il s’impose de respecter la liberté de ce choix, qui implique pour eux des responsabilités morales relativement à une littérature nationale algérienne qu’ils ne peuvent plus revendiquer.

2°) … et choisit une carrière littéraire française. Sansal a délibérément placé sa carrière littéraire sous le sceau de la France et de ses institutions littéraires. Tout ce qu’il fait est décidé et approuvé par son éditeur Gallimard. Il est, en 2007, le seul signataire algérien du « Manifeste des 44 » intitulé « Pour une littérature monde en français » inspiré par Michel Le Bris et Jean Rouaud, entreprise ouvertement néocoloniale qui cherche à constituer une « périphérie littéraire francophone » de la littérature française, mettant en hypothèque l’avenir des littératures nationales de langue française dans le monde. Si pour n’importe quelle raison, même extra-littéraire, un Tartempion scribouillard médiatisé du Maghreb ou de l’Afrique subsaharienne se fait remarquer, la France littéraire le récupère au nom de l’impérium de la langue qu’elle partage avec ses anciennes colonies. L’Angleterre et l’Espagne dont les langues, l’anglais et l’espagnol, sont pratiquées par plusieurs nations dans le monde ont la décence de ne pas s’approprier leurs productions littéraires et de les faire figurer dans leurs panthéons. La « littérature-monde en français », dans son scénario algérien, est au mieux un enrôlement crépusculaire de harkis, spadassins de la plume après l’avoir été du sabre et du fusil. Et Sansal, dans une fumeuse logique de carrière qui ne recule devant aucune forfaiture, en est la recrue la plus extravagante.

Comme Daoud, Sansal se projette dans un succès de scandale et une posture victimaire à la Salman Rushdie : retenons qu’il serait menacé de mort (pourquoi ? quand ? par qui ? où ?, il ne le dit pas, se contentant de répandre placidement la rumeur) et que ses livres, visibles en vitrine de toutes les librairies d’Algérie, seraient interdits dans son pays ; mais ce ne sont que des mensonges éhontés. Sa réussite, il la doit non pas à la qualité de ses ouvrages mais à une surenchère destructrice contre ce qui distingue son pays, encouragée par les médias et les institutions littéraires françaises. L’Algérie, son système, ses chartes et ses acteurs politiques, l’Islam et son cours mondial, lui offrent des cibles faciles sur un terrain de bataille où il n’aura cesse de marcher sur des cadavres. Ces dernières années, à côté de l’Algérie décriée, la « passion d’Israël » lui donne une chance supplémentaire de conjurer l’oubli qui guette les petits faiseurs de littérature en France et en Occident. Il se sait plus agitateur qu’écrivain, dénombrant pour « El Watan » les tares qui s’attachent pertinemment à son nom : « mercenaire de la plume » (ce doux compliment ne caractérisait-il pas ses contradicteurs ?) ; « agent stipendié de l’étranger (France, Israël) », et, plus visiblement, l’Allemagne et ses « services » ; « opportuniste sans scrupule » ; « antinational » ; « traitre à la cause arabe » ; « ennemi de l’islam ». Il devrait ajouter à cette liste « écornifleur exécrable » pour une parfaite recension dont il faudra lui donner quitus.

Antinational justement, littérairement et littéralement. On se poserait en vain la question de la relation de Sansal, qui n’a pas publié une seule ligne en Algérie, avec la littérature algérienne.Tous les écrivains algériens publiés à l’étranger, plus particulièrement en France, acceptent d’être réédités dans leur pays, à l’exception de Sansal qui n’a pas d’attache avec l’Algérie littéraire et la méprise. Avec son éditeur Gallimard, il exclue toute cession de droit de ses œuvres aux éditeurs algériens. S’il déploie une incroyable énergie à être présent dans les manifestations littéraires des villages les plus reculés de France, car « Gallimard le veut », il est carrément absent des rendez-vous littéraires algériens. Cette perspective découle de sa volonté d’être dans le champ littéraire français, voire dans la France. Il a déclaré à un magazine parisien (« La fin du monde selon Sansal », « Le Point », 13-19 août 2015) qu’il n’écarte pas l’éventualité de quitter l’Algérie si une nation étrangère – la France, probablement – lui facilite l’accès à sa nationalité et lui évite les désagréments d’une « salle d’attente » pour l’obtenir. La France a naturalisé des palefreniers analphabètes de différentes provenances, pourquoi ne le ferait-elle pas pour Sansal ? A moins qu’il n’hésite, pour le moment, à sauter le pas pour des raisons inavouables ? « Esprit libre » à Paris, au top des ventes de fictions littéraires françaises, ceci servant cela, il ne cesse de rappeler – opportunément – sa domiciliation (fiscale ?) à Boumerdès-Algérie alors qu’il réside, le plus souvent, en France.

ÉCRIVAIN ISLAMOPHOBE ET OPPOSANT EN PEAU DE MOUTON

Sansal cultive volontiers une indiscernable origine ; il serait Marocain, formellement Algérien de Théniet El Had et nécessairement résident – politico-fiscal – de Boumerdès, enfin Franco-israélien par capillarité. Ces filiations nombreuses, si elles tracent le chemin bringuebalant d’une carrière littéraire corrompue, n’en font pourtant pas un écrivain convenablement armé pour produire une grande œuvre ; petit ouvrier de la langue française, gâcheur de style, emprunté et laborieux, écrivant ses romans comme des rapports à la Caisse de compensation des « Industries légères » – une de ses marottes de haut fonctionnaire gouvernemental – il reste plutôt doué dans la recherche d’une tapageuse posture dans les champs littéraire et politique (français, sûrement !) préférentiellement à un positionnement dans l’écriture et la créativité littéraires. Qu’est-ce qu’il à faire valoir ? Une langue sans aspérités et sans identité, une collection d’œuvres médiocres, nourries de ridicules provocations (l’ALN qui a conduit le combat libérateur de l’Algérie grimée en troupe nazie !), portée à bout de bras par le puissant Gallimard, le roi Midas de l’édition française qui transforme un gribouillage d’écrivaillon en chef d’œuvre, qui a connu des temps autrement glorieux que ceux de la réclame trompeuse, cornaquant Valéry, Claudel, Gide, Proust, Aragon, Sartre, Céline, Mauriac, Malraux, Camus, Le Clezio et Modiano, et estime avoir déniché en lui l’oiseau rare, le sauveteur ailé d’une littérature française en déclin. Mais Sansal, enchaînant les cadences promotionnelles, ne peut faire vivre une œuvre que par le bruit dont il l’entoure. Hier, il dénonçait le gouvernement fasciste de l’Algérie, aujourd’hui, l’Islam, commodes roues de secours pour gonfler les chiffres de vente et se maintenir à flot. Il ne se détournera jamais de cette gloire putassière qui n’est pas celle de la littérature mais du spectacle factice de la littérature, qui, désormais, caractérise les habitus de l’industrie du livre en France en quête de ronflants profits d’actionnaires, dont l’objectif est la banalisation de la littérature et de ses auteurs interchangeables. Et, surtout, disciplinés. Sansal répétera-t-il à l’envi ce couplet de servilité suintante resservi à « El Watan » : « […] j’ai pour règle absolue de ne jamais réagir à ce qui s’écrit sur moi, ni pour corriger ni pour démentir. C’est un sage conseil que m’avait donné mon éditeur et je me félicite quotidiennement de l’avoir écouté ».

C’est cette mentalité de paltoquet en livrée argentée que saluent les médias français. La sublime littérature mondiale, rêvée par Goethe, est-elle tombée si bas pour être l’affaire de sordides imitateurs ? Jusqu'à présent Sansal, comme Daoud, est davantage interpellé pour son écriture politico-médiatique encombrante et littérairement marginale. Depuis « Le Village de l’Allemand. Le journal des frères Schiller » (2008), il a mis au second plan le travail de l’écrivain, non pas qu’il fût déterminant pour lui, pour se consacrer principalement à celui du contestataire public plus gratifiant en termes d’audience et de retombées financières. Ainsi, la créativité littéraire ne compte pas ou peu. L’écrivain est absent dans son œuvre et ce qu’il y rapporte est sans incidence dans la définition d’un objet esthétique ; son « moi » explose singulièrement dans les médias qui lui assignent un retentissant pouvoir de bateleur. En France, dans l’expérience d’une littérature éprise d’histoire, de Zola et Barrès à Sartre et Malraux, de Gide et Rolland à Mauriac et Aragon, c’est l’œuvre accomplie dans la durée qui confère l’autorité sociale et politique dans la Cité. Ce n’est plus de mise. Les médias ont effacé l’œuvre et introduit le règne de l’image et le rétrécissement de la littérature. Cette évolution des mœurs littéraires en Occident, plus accentuée en France, est calamiteuse. A cette aune, Sansal érige, pour les besoins de sa cause, son alter-ego Daoud (affublé dans sa chronique du « Point » des oripeaux de Camus) comme une « sommité littéraire » alors que le billettiste oranais, qui est un auteur sans production décisive, devrait en ajoutant des œuvres aux œuvres apprendre en toute humilité le métier d’écrivain. L’auteur de « Meursault, contre-enquête » n’est pour le moment qu’un prurit saisonnier – souvent sans lendemain – que la France littéraire invente à longueur d’année. Le dernier en date Olivier Bourdeaut, trente-cinq ans et mille galères, qui proclame que son seul diplôme est son acte naissance, a signé « En attendant Bojangles » (2016), récit publié par Finitude, un petit éditeur bordelais, actuellement en tête des meilleures ventes des librairies françaises avec plus de cent mille exemplaires écoulés. Succès rassérénant pour la littérature française qui sort de terribles mécomptes islamophobes : Bourdeaut, égrenant le thème éternel de l’amour, ne vend pas à la France cette peur de l’Islam, ravageuse en Occident, qui a été et reste, à Paris, le seul argument de Sansal et Daoud. Lorsque Sansal accuse Michel Houellebecq (« dont l’islamophobie est établie » soutient-il ingénument) d’avoir déprécié et inscrit son « 2084 » dans le registre d’une islamophobie « décomplexée », il s’en défausse tardivement dans les colonnes d’un quotidien algérien. Pourquoi n’a-t-il pas, en France et dans les médias français où il a ses habitudes et son rond de serviette dans les cantines, riposté en son temps à cette imputation, reçue comme l’hommage d’un pair ? Houellebecq a ainsi admis qu’avec « 2084 » Sansal a fait plus fort que lui, car si son roman « Soumission » (Paris, Flammarion, 2015) vise explicitement les Français musulmans menaçant les traditions politiques et culturelles et l’enracinement judéo-chrétien de la France, le roman de Sansal s’en prend à l’Islam en tant que terreau d’un péril universel, reconfigurant le monde occidental et écrasant ses valeurs. Cette œuvre de haine, récompensée par le grand prix du roman de l’Académie française 2015, est une tache dans l’histoire de la littérature française.

L’auteur de « 2084 » récuse véhémentement la qualification d’islamophobe. Toutefois, dans un récent dossier du « Monde » (« Résister », 25 mars 2016), il signe une contribution engageant la France à la guerre contre l’Islam (« Nommer l’ennemi, nommer le mal, parler haut et clair »). Il pointe l’ennemi de la France « l’islam radical, l’islam modéré comme appoint, le salafisme ». Volontairement belliqueux, il s’interroge, reprenant sur un air martial « La Marseillaise » : « ‘‘Aux arrrrmes citoyens, formeeeeez vos bataillons…’’ est-il toujours l’hymne de ce pays ? » N’est-il pas confondu dans ses mensonges et sa phobie de l’Islam, piteux va-t-en guerre ? Sa description anxiogène de l’Islam est une réalité politique et intellectuelle dans la France d’aujourd’hui et il veut lui « prêter » ses mots saignants.

Sansal poursuit dans les médias parisiens une opposition stérile au régime de M. Bouteflika qui l’a congédié sans indemnités de son poste de directeur central de ministère. Avec ses « passions » pour la France et Israël, il en a fait un odieux fonds de commerce pour relancer sa carrière littéraire, poussant l’incongruité à imiter le langage des fascistes de l’extrême droite française, pour accuser dans le dossier cité du « Monde », le président de la RADP de se soigner « à l’œil » en France. Jusqu’à quel point ce type d’attaque ad hominem, grossière et misérable, prétendument teintée de dérision lorsqu’elle n’est que populiste, sert à éclairer la politique en Algérie ? A défaut d’avoir les aptitudes pour concevoir de solides œuvres qui cristallisent le devenir des sociétés, Boualem Sansal se mue en opposant en peau de mouton dans les rédactions parisiennes, ce qui n’est guère enviable. Livre-t-il seulement une guerre au régime politique d’Alger, qui ne l’a jamais inquiété ? Ce régime encalminé de patriarches matois accorde, en égard aux prévenances de l’Occident, une bienveillante tolérance à celui qui est devenu son meilleur détracteur, qui en retour loue son incroyable permissivité dans un échange d’aménités quasi-surréaliste. Entre ces deux ennemis, presque intimes, il y a la littérature algérienne et les désobligeants critiques (« terroristes » « signalés », promis au purgatoire de la « déradicalisation ») de Sansal et Daoud, représentants patentés d’un monstre hybride, la littérature « françalgérienne », enfant adultérin des noces pourpres du néo-indigénisme et du néocolonialisme. Il ne suffira pas que Sansal mobilise la « Défense nationale » (française, subséquemment), « l’ONU » et les « hôpitaux psychiatriques » contre ceux qui dérangent ses convictions de goumier au verbe frelaté, qui l’empêchent de jouir de ses « passions », béquilles d’une carrière littéraire française trop bruyamment affichées, et surtout d’enterrer proprement l’espoir d’une littérature nationale algérienne.

Accroché aux basques d’une France extrémiste et xénophobe, incarnation de ses viles menées, Boualem Sansal s’est éloigné de l’Algérie et des Algériens. La France littéraire (ou la France tout court), qui l’acclame et le couronne pour des motivations qui n’ont aucun fondement littéraire, n’a plus d’influence pour le leur imposer. Et elle n’a plus la capacité de faire du français, langue de plusieurs nations libres du monde, un dispositif de domination politique, économique et culturelle, prolongeant le joug féodal d’autrefois. Ni « butin de guerre » ni « bien vacant », ni razziée dans le désert ni ramassée dans les bas-fonds de la décolonisation, la langue française, acquise dans leur tragique histoire, appartient aux Algériens ; elle a éveillé, depuis le XIXe siècle humilié, le cri des réprouvés et, jusque dans le malheur de massacres et de guerres infinies, crépité les odes de sang et de deuil des peuples enchaînés. Le français (algérianisé) est, avec l’arabe pluriel et les variations régionales de tamazight, la langue d’une littérature algérienne originale dont Paris, sa littérature et ses institutions littéraires ne sont plus le centre. Cette littérature, majeure par ses œuvres et ses itinéraires d’écrivains, n’a pas vocation à être dans la périphérie d’une « littérature-monde » ; elle n’attend pas Sansal et Daoud et leurs comparses français d’origine algérienne (qui n’ont pas la loyauté de concourir sous le drapeau de la nation qu’ils ont élue) ; elle a déjà ses auteurs et ses œuvres distingués et doit pouvoir exister par les Algériens et pour les Algériens dans leur pays avant de se ressourcer dans les grandes espérances de l’Humanité. Puissent-ils, écrivains, éditeurs, libraires, critiques, enseignants, chercheurs et lecteurs, comprendre qu’elle a besoin de leur intelligence et de leur ténacité pour ne pas disparaître et devenir aujourd’hui une périphérie de Paris et demain de Beyrouth et du Caire ?

Loin de toute tutelle et du repli, la littérature algérienne construira son avenir et sa maison. Elle rencontrera, comme le proclame le Poète, « une grande saison de l’histoire » et sa « cargaison d’enfants indomptés », qui ne [prendront pas] « des vessies peintes de bleu de blanc et de rouge pour des lanternes de la liberté ». Qui diront, contre l’absolue vérité de ceux qui la nient et la renient : « Nous voulons habiter notre nom » (Jean Amrouche, « Le Combat algérien », juin 1958, V. 84-87). Cette reconquête de son identité, de son histoire et de sa liberté est un combat nouveau qui se mérite.

A. Merdaci.

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