Je vous propose cette contribution/compte-rendu à/de la rencontre du Samedi 16 Avril 2016, organisée par la "meute littéraire" : "Projection/Débat -In Girum ou l'aliénation moderne- Guy Debord" sur le thème de l'aliénation moderne.

La domination mondiale au prisme de G. Debord et du spectacle permanent.

Par Djawad Rostom Touati

En 1867, Marx commençait son livre majeur, Le Capital, par cet exorde:

«Toute la richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s'annonce comme une « immense accumulation de marchandises».

Un siècle plus tard, Guy Debord ouvre son livre majeur par cette thèse:

«Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles.»

Debord nous explique ainsi que "le spectacle est le capital à un tel degré d'accumulation qu'il devient IMAGE", la domination de la marchandise à un tel degré d'hégémonie qu'elle façonne la vie réelle en produisant la fiction qui la modèle.

Le spectacle n'est pas seulement la publicité, celle-ci n'est que l'éloge d'une marchandise, le spectacle est l'éloge de l'ordre social de la marchandise. Ainsi, de même que Marx expliquait que "le capital n'est pas une chose, mais un rapport social entre personnes, médiatisé par des choses", Debord précise que "le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre personnes, médiatisé par des images."

Ce spectacle hégémonique ne concerne pas seulement les pays capitalistes, car "la société porteuse du spectacle ne domine pas seulement par son hégémonie économique les régions sous-développées. Elle les domine en tant que société du spectacle. Là où la base matérielle est encore absente, la société moderne a déjà envahi spectaculairement la surface sociale de chaque continent. Elle définit le programme d’une classe dirigeante et préside à sa constitution. De même qu’elle présente les pseudo-biens à convoiter, de même elle offre aux révolutionnaires locaux les faux modèles de révolution."

Et que dire de cette description de l'Afrique Noire à l'époque (1967), qui s'applique à merveille à notre situation présente:

"Enfin dans les anciennes colonies d’Afrique noire qui restent ouvertement liées à la bourgeoisie occidentale, américaine et européenne, une bourgeoisie se constitue – le plus souvent à partir de la puissance des chefs traditionnels du tribalisme – par la possession de l’État : dans ces pays où l’impérialisme étranger reste le vrai maître de l’économie, vient un stade où les compradores ont reçu en compensation de leur vente des produits indigènes la propriété d’un État indigène, indépendant devant les masses locales mais non devant l’impérialisme. Dans ce cas, il s’agit d’une bourgeoisie artificielle qui n’est pas capable d’accumuler, mais qui simplement dilapide, tant la part de plus-value du travail local qui lui revient que les subsides étrangers des États ou monopoles qui sont ses protecteurs."

Debord retrace l'évolution du prolétaire, depuis l'ouvrier surexploité jusqu'au petit agent de bureau en apparence bichonné et dorloté:

"Alors que dans la phase primitive de l’accumulation capitaliste «l’économie politique ne voit dans le prolétaire que l’ouvrier», qui doit recevoir le minimum indispensable pour la conservation de sa force de travail, sans jamais le considérer «dans ses loisirs, dans son humanité», cette position des idées de la classe dominante se renverse aussitôt que le degré d’abondance atteint dans la production des marchandises exige un surplus de collaboration de l’ouvrier. Cet ouvrier soudain lavé du mépris total qui lui est clairement signifié par toutes les modalités d’organisation et surveillance de la production, se retrouve chaque jour en dehors de celle-ci apparemment traité comme une grande personne, avec une politesse empressée, sous le déguisement du consommateur. Alors, l’humanisme de la marchandise prend en charge « les loisirs et l’humanité » du travailleur, tout simplement parce que l’économie politique peut et doit maintenant dominer ces sphères en tant qu’économie politique. Ainsi «le reniement achevé de l’homme» a pris en charge la totalité de l’existence humaine."

Enfin, vingt ans plus tard, dans ses "commentaires sur la société du spectacle", Debord développe, entre autres idées:

La supercherie de la critique du spectacle par soi-même: dénoncer les excès pour se poser en NORME. (Dans cet ordre d'idées, Debord avait déjà dit en 1967, en détournant une phrase fameuse de Hegel, que "dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux".)

- Le spectacle intégré se caractérise par cinq traits:
1 - Le renouvellement technologique incessant; 2) La fusion économico-étatique; 3) Le secret généralisé; 4) Le faux sans réplique; 5) Un présent perpétuel.

Debord rappelle que "l'histoire est la MESURE d'une nouveauté véritable; et qui vend la nouveauté a tout intérêt à faire disparaître le moyen de la mesurer."

Il évoque à ce sujet:

- La clandestinité de l'histoire récente, non alignée sur la fiction historique spectaculaire.
- Le souci de l'ordre dominant d'escamoter l'histoire pour couvrir sa propre histoire: "Tous les usurpateurs ont voulu faire oublier qu'ils viennent d'arriver."

Mais le contrecoup de cette amnésie volontaire est qu'un "état dans la gestion duquel s'installe durablement un grand déficit de connaissances historiques, ne peut plus être conduit stratégiquement."

Debord évoque aussi la martingale des opérations faux drapeaux (genre daesh): Etre jugé sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats (se poser en DEFENSEUR de la pseudo-démocratie empêche de remettre en cause la réalité de cette démocratie, en butte à un péril plus impérieux - soi-disant).

Il évoque aussi la tutelle impérialiste: "Le développement choisi par l'économie contemporaine: imposer partout la formation de nouveaux liens personnels de dépendance et de protection." Nous pouvons constater cela de manière criarde au niveau de nos "élites" politiques, compradores inféodés aux intérêts étrangers.

Enfin, Debord, comme nous tous durant le débat, a évoqué l'un des points essentiels de la résistance: la nécessité de ressusciter l'agora, comme tribune alternative à la scène médiatique.

Merci pour votre présence, bonne lecture, et à la semaine prochaine pour la projection

Djawad Rostom Touati

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