Quel Accueil pour quels réfugiés?

je vous propose la lecture de ce beau texte de mon ami Philippe Tancelin, poète et philosophe sur quelques sens manifestes ou cachés des notions d'accueil et de réfugiés.

Tout a commencé par une image d'enfant syrien échoué mort parmi d'autres, sur une plage de Turquie. On a fait faire à cette image le tour de la planète médiatique et à juste titre, une part importante de l'occident s'est émue.

Que signifie cette émotion? Est-elle pour la terre de Syrie et son peuple détruits à grands feux depuis quatre ans, d'abord par une guerre civile qui n'a pas dit pas son nom puis par une invasion progressive des forces de DAESH? Cette émotion s'adresse naturellement à des milliers de réfugiés syriens et d'autres, venus de terres et d'horizons où s'accroissent les difficultés de simplement survivre.

Qui ne serait pas ému au point d'accueillir du bout des lèvres comme à bras ouverts cette misère grandissante du monde? Quel «humanitarisme» saurait ignorer un geste envers cette part de réalité, y compris si c'est au détriment d'un exercice pratique-théorique des « humanités » qui pour le moins, avaient à s'interroger de longue date sur les causes économiques, politiques profondes et notre responsabilité de « monde libre » dans ces soudains exodes massifs et prévisibles ?

Mais peut-être n'en faut-il pas tant demander à la bonne conscience collective qui aujourd'hui en la circonstance particulièrement émouvante, apporte des réponses proportionnelles aux questions qu'elle ne pose pas ? Qu'en est-il de celles et ceux qui privés de certains moyens y compris pécuniaires ne peuvent fuir la guerre, demeurent otages de rapports de forces locaux, régionaux et internationaux qui ne prennent pas en compte leur captivité quand ils n'en jouent pas comme autant de boucliers contre les adversaires.

Sous l'honorable prétexte de la dangerosité du terrain syrien pour informer de ce qui s'y passe, on peut néanmoins se demander comment les médias occidentaux et leurs technologies de pointe, ne parviennent pas à informer de la situation quotidienne de celles et ceux qui restent, continuent de survivre économiquement, intellectuellement, affectivement au milieu des corruptions, des trahisons, des sévices, des délations, des menaces de mort quotidiennes tous azimuts.

Et si on sait même partiellement, pourquoi n'informe-t-on pas sur ce que la guerre ne réduit pas ? Comment peut-on faire croire qu'il n'y aurait d'issue que l'exil quand des femmes des hommes sous les pires conditions continuent de penser, de réfléchir, d'espérer de créer... quand malgré la menace de DAESH et des ses "collabos immédiats" (sur place, au milieu même de la population soumise à leur terreur), malgré les bombes et les suspensions d'électricité, les interruptions d'eau, malgré le marché noir et la faim qui tenaille, des femmes des hommes des enfants résistent, réfugiés dans l'espoir tenace d'un autre jour malgré tout, là où ils vivent ? Comment ne pas se servir de l'image, de la scène de ceux qui fuient légitimement pour effacer ou réduire le courage de ceux qui restent. Comment ne pas les opposer ? Comment souffrir qu'une certaine bonne conscience intellectuelle d'accueil différencie aujourd'hui une humanité future qui émanerait de la mixité migratoire et une humanité passée, confinée dans l'attachement à sa terre?

Il ne saurait y avoir l'avenir humain fait de « cultivés, de diplômés » d'orient et d'occident se retrouvant en terre de paix, de croissance économique et une autre part de ce même humain, dépassée, moins "diplômée", moins nantie, demeurant en terre de restriction, de privation.

N'en déplaise à la bonne conscience soi-disant informée de nos intellectuels et écrivains humanitaristes, je connais ce jour parmi d'autres syriens à Damas comme ailleurs en Syrie, des femmes, des hommes qui en ce moment même, sous les bombes et entre deux coupures d'eau et d'électricité, entre deux embuscades sur le chemin de leur travail, au risque d'une décapitation ou d'une arrestation arbitraire, traduisent et éditent les œuvres de dramaturges français et leurs « pièces courtes » se référant à un « théâtre du quotidien » contemporain.

Répercuter cette information et d'autres toutes aussi humbles, mais notoirement non médiatiques, participe aussi selon moi de notre accueil des « réfugiés de l'intérieur *».

* Sans oublier les "Gazaouis" interdits de sortir de la "bande de Gaza" et dont les artistes depuis des années, sous les bombardements continuent à peindre, sculpter, jouer de la musique, écrire, lire de la poésie.

Philippe Tancelin

poète philosophe

Septembre 2015

Retour à l'accueil